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Rachida, 22 ans : « À Oran en Algérie, je me sens plus libre en tant que femme qu’au Vert-Bois à Saint-Dizier »

Près de la moitié des habitants de Saint-Dizier vivent au Vert-bois, une cité-dortoir située au Nord de la ville. Peuplé par une majorité de familles d’immigrés arrivés dans les années 50, le Vert-Bois souffre aujourd’hui d’une image négative largement relayée par les médias. Les « gars de quartier » comme certains les surnomment ici font souvent l’actualité. Qu’en est-il des femmes ? Moi, Meryem, 23 ans, casablancaise, fraîchement arrivée du Bled, j’ai décidé d’aller à la rencontre de ces femmes auxquelles on a oublie parfois de donner la parole

C’est le mois du ramadan. Les rues du vert-bois sont quasi-désertes. Quelques femmes, voilées pour la majorité, rasent les murs des bâtiments. Panier au bras, elles tirent un enfant et se dirigent vers l’unique centre commercial du quartier. Elles se font petites, discrètes. La pression masculine règne, je le sens. Le regard de l’autre pèse.

Celles qui ont quitté leurs villages pour rejoindre leurs maris, qui rêvaient d’une vie de princesse, loin de la misère du pays, ont vu leurs espoirs se diluer dans la réalité de la vie en France. Elles sont maintenant parquées avec leur famille dans des immeubles où la promiscuité a favorisé le communautarisme. Analphabètes pour la plupart, elles ont fait des enfants, à manger et surtout leur ont inculqué les valeurs musulmanes et conservatrices. Le plus important, c’est de ne pas oublier d’où l’on vient. Kheira, 45 ans, est arrivée au Vert-bois à l’âge de 4 ans :

« Ma mère ne sortait jamais, elle n’en avait pas le droit. Les femmes à l’époque ont gardé les mêmes habitudes qu’au pays.»

«Les mêmes habitudes». Des habitudes d’il y a 40 ans il me semble, lorsque la femme était soumise. Des habitudes qui dans mon pays au Maroc ont évolué, dans les villes pour le moins, mais pas ici dans ce quartier de France. Le poids des traditions est resté le même. De peur qu’on ne les oublie ? Et les jeunes filles en payent le prix aujourd’hui. Rachida, 22 ans, en témoigne.

« Saint Dizier est une petite ville. Tout le monde se connait. On ne peut même pas aller boire un coup en ville. Je suis originaire d’Oran en Algérie et lorsqu’on est là-bas on se permet de faire plus de choses qu’ici. »

La piscine, zone interdite aux femmes

Casablanca, la plus grande métropole du Maroc, dispose d’une piscine olympique mixte. Elle est fréquentée en égale proportion par les hommes et les femmes. La pratique de la natation se fait dans le respect des deux sexes.

À Saint-Dizier, les femmes d’origine maghrébine ne peuvent pas aller à la piscine. Pour les hommes, une femme qui se respecte ne doit pas mettre de maillot de bain. Plus étonnant encore, les jeunes filles pensent la même chose. Elles se privent d’une pratique sportive sous des prétextes religieux. Visiblement, ces préceptes ne sont appliqués qu’aux femmes. La religion devient une excuse au machisme. Kheira nous raconte :

«J’aimerais bien aller à la piscine pour des raisons de santé, mais je ne le peux pas. S’il y avait une piscine où personne ne me connaissait, j’irais sans hésiter.»

Dans le quartier du Vert-Bois, les filles sont vite cataloguées. Pour être une fille modèle, il suffit de mettre un voile et de rentrer avant 19h. Certaines le portent par conviction. D’autres par obligation. D’autres encore par provocation, pour affirmer leur appartenance religieuse dans un pays laïc. Communautarisme et Islam vont de pair. Les femmes du Vert-bois sont soumises à un code vestimentaire très strict. Les filles habillées légèrement sont exposées aux insultes et à la mauvaise réputation. Samira, 22 ans, partage ce point de vue :

« Les filles qui s’habillent d’une manière assez provocante cherchent à attirer l’attention mais pas forcément de la bonne manière. »

Au Maghreb, l’apparence, le non-dit et le hchouma sont à la base du jugement sur la personne. Et surtout des femmes.

L’emploi

Sur le marché du travail, les femmes issues de l’immigration ont moins de difficulté que les hommes à décrocher un emploi. Les patrons font plus confiance au « sexe faible ». Rachida poursuit sur ce thème :

« Il suffit que tu sois mignonne et c’est bon. Les entreprises ont moins peur des filles. »

En revanche, la connotation que peuvent avoir les noms d’origine arabe sont un frein à l’embauche. Rachida :

« Je suis responsable du recrutement dans une entreprise de vente par téléphone. Les gens affichent clairement leur réticence lorsque le télé-vendeur porte un prénom à connotation arabe. »

Rachida nous confie qu’il lui arrive de changer son prénom pour que les clients lui fassent confiance. En majorité, celles qui réussissent professionnellement quittent le quartier. C’est le cas de Sarah 33 ans :

« Quitter le quartier est un signe de réussite. On a tous envie d’avoir une maison avec un jardin et accomplir ce que nos parents n’ont pas réussi : acquérir une propriété. »

L’horloge s’est arrêtée dans les années soixante

Les histoires que m’ont raconté toutes les personnes que j’ai interrogées ont toutes révélé le même constat : les mentalités ont arrêté d’évoluer lorsque ces gens sont arrivés en France. Des habitants des mêmes villages se sont retrouvés dans les mêmes immeubles et ont continué à y vivre comme il y a 40 ans. Les femmes ont continué à servir les hommes, à s’effacer devant l’autorité du grand frère. La bledarde que je suis s’attendait à davantage d’ouverture. L’égalité, la liberté et la fraternité ne s’appliqueraient-elles pas aux Françaises originaires du Maghreb ?

Meryem Driouch.

L’Eglise de France perd ses fidèles, la Haute-Marne suit la tendance

La chrétienté en France perd de plus en plus de pratiquants. Pour la majorité, la religion est devenue une tradition plutôt qu’une foi. On estime que seulement 5% des chrétiens en Haute-Marne pratiquent encore la religion. Les « dogmes » de l’Eglise catholique et l’avènement des nouvelles technologies contribueraient au phénomène.

Après avoir passé une dizaine d’années comme enfant de chœur, Sylvain Labarre, 34 ans, a décidé de rompre sa relation avec l’Eglise après la cérémonie de sa confirmation comme « catholique fidèle » à l’âge de 16 ans. Aujourd’hui, cet infirmier n’y va qu’à quelques occasions particulières : un mariage, un enterrement, un baptême ou pour prier pour un patient décédé.

 « Le service à l’église n’était pas une démarche intellectuelle ou religieuse, mais plutôt pour faire plaisir à mes parents. J’ai arrêté après ma confirmation parce que je voulais faire d’autres choses. »

Le père de deux enfants, qui habite à Wassy, pense que l’apparition de plusieurs moyens de communication et des réseaux sociaux pendant ces dernières années a permis aux gens de chercher et lire des informations sur les différentes religions. Par conséquent, « on commence à mettre en cause les données religieuses qui existent depuis toujours », constate-t-il.

La « froideur » de l’église

Et si Sylvain allait à l’église pour plaire à ses parents, son copain du même âge, Manuel Sanchez y va pour son propre plaisir. Jamais pour des raisons spirituelles. Les deux ont été baptisés, fait la communion et la confirmation. Ils assistaient aux réunions du catéchisme. Manuel explique :

 « Je préférais aller au catéchisme pour jouer avec les gamins. Ma mère m’encourageait toujours à y aller, tandis que mon père préférait me laisser la liberté de le faire.

J’appréciais la chaleur et l’ambiance à l’église. La musique aussi. Mais après la confirmation je me suis demandé si oui ou non je croyais. Est-ce une véritable communauté ? J’ai trouvé qu’à l’église il y avait de la froideur. »

Ce qui a choqué le plus Manuel, c’est l’histoire de sa grand-mère avec l’Eglise catholique. Après qu’elle aie divorcée, elle a été interdite de communion.

« C’est ce qui m’a éloigné de la communion. »

L’artiste et professeur de peinture critique ce qu’il qualifie comme un « paradoxe » les paroles de Jésus Christ qui a demandé au clergé de vivre modestement, et ces derniers qui sont « pleins de bijoux ». Il admire les prêtres « ouvriers », qui travaillent en même temps qu’ils pratiquent leurs activités spirituelles.

 « L’Église catholique ici… je la trouve encore en moyen âge. J’ai décidé de croire en Dieu, mais pas en l’église. »

La laïcité joue un rôle

Selon Manuel, avec les récentes lois qui visent à « protéger » la laïcité de la France, l’état a joué un rôle dans ce phénomène d’indifférence envers la chrétienté.

 « Avant, la définition de la laïcité était la tolérance de toutes les religions. Aujourd’hui c’est leur interdiction ».

Le jeune artiste habite à Wassy, à un jet de pierre de la Grange. C’est l’endroit où un massacre de protestants a eu lieu le 1er mars 1562, ce qui a marqué le début des guerres de religion en France. Selon des habitants de Wassy, il ne reste presque plus de protestants dans cette petite ville. Et s’il en reste, eux aussi ne pratiquent pas la foi.

La mère de Sanchez, Nadine, est l’une des rares catholiques pratiquantes qui restent dans la région. Elle est également active dans le cadre des activités organisées par l’église. Elle fait partie de l’équipe de préparation au baptême. Ils se réunissent avec les parents qui demandent le baptême pour leurs enfants afin de discuter de l’aspect « spirituel » de l’évènement. Elle constate que les nouveaux parents ne s’intéressent pas à la spiritualité du baptême. Ils le voient comme une tradition familiale.

 « Quand ils viennent faire la préparation au baptême, j’ai l’impression qu’ils nous disent ce qu’on veut entendre. Ils pensent qu’on pourrait les empêcher de baptiser leurs enfants. »

Pour pousser les chrétiens à revenir à l’aspect spirituel de la religion, Nadine et les autres activistes de l’église organisent annuellement un marché de Noël où on ne vend que des décorations « qui ont rapport avec la religion ». « On ne vend pas de pères Noël, par exemple » explique-t-elle.

Ces efforts sont vains. Les demandes de baptême à l’Église catholique de Wassy et ses environs ont baissé d’environ 90 il y a cinq ans à 60 cette année, selon Nadine Sanchez. Il n’y a « pas plus d’une dizaine » d’enfants qui vont au catéchisme, affirme-t-elle.

La froid qui règne entre l’Église et ses fidèles serait, selon elle, due au fait que cette première n’évolue pas suffisamment.

 « Il y a des choses que les gens n’arrivent pas à comprendre. Par exemple, pourquoi les prêtres ne se marient-ils pas ? Pourquoi si on divorce, on ne peut pas se remarier ?

Il faut que l’Eglise évolue. Elle a déjà évolué, mais il faut en faire davantage.

Si les prêtres avaient le droit de se marier, ils seraient capables de mieux comprendre les familles catholiques. »

Alain Margérard, curé et doyen de l’Église de Notre Dame de Saint Dizier, pense différemment. Pour lui, la raison de la baisse du nombre de pratiquants est l’indifférence, et non pas l’anti-cléricalisme.

 « Je pense que l’Église a beaucoup évolué dans la façon de vivre sa foi, et non pas seulement au niveau institutionnel. Je pense qu’il faut évoluer dans la façon dont on témoigne de notre foi dans la société. Ce n’est pas seulement à l’église qu’on est chrétien ».

Concernant les pratiques religieuses, le curé convient qu’elles sont devenues une affaire de « tradition ».

Pas assez de prêtres

Les cloches sonnent partout tous les dimanches. La majorité des églises en Haute-Marne restent fermées la plupart du temps.

« C’est fermé. Il n’y a plus de prêtres », dit une vieille dame quand on lui pose la question, à quelques mètres d’une église en route entre le village de Blumerey et Wassy.

Margérard donne une explication :

« Les jeunes craignent l’engagement à vie et, peut-être, le célibat. »

Par Thameen Kheetan et Edmond D’Almeida.