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Le “Paradis” de Sommevoire (52) : un droit d’asile pour l’art

Le « Paradis », c’est ainsi que les ouvriers de la fonderie GHM installée à Sommevoire avait baptisé le hangar où étaient entreposés les modèles de statues en plâtre – religieuses pour la plupart – hérités des productions Durenne qui datent du 19ème siècle. Dans les années 80, l’entreprise souhaite se séparer de ces plâtres. Un ouvrier de l’usine, M. Linard, se propose de les sauver et les entrepose dans une grange du village de Sommevoire toujours appelée le “Paradis”. Visite.

La lourde grille verte s’ouvre et l’on entre dans une cour médiévale. Deux grandes portes baillent en attendant le visiteur solitaire. “Le Paradis” de Sommevoire est un endroit mythique et paradoxal. Il héberge des statues en plâtre, de vrais chef-d’oeuvres mélangés à des copies naïves de style antique.

L’humidité et l’obscurité accentuent le mystère qui s’attache à ce lieu. Même l’origine du nom reste une énigme. Des statuts en plâtre, des embryons des chef-d’oeuvres représentent 1/10 de ce que l’usine GHM gardait auparavant. Bruno Driat, membre de l’Association des Compagnons de Saint-Pierre en charge du « Paradis », a son idée sur le sauvetage des plâtres de l’usine GHM par M. Linard :

“C’est une superstition. On ne veut pas casser les statues religieuses parce qu’elles sont sacrées. »

Les modèles du « Paradis » présentent non seulement un intérêt artistique mais racontent aussi l’évolution technique. Auparavant il fallait une semaine pour reproduire une sculpture en trois dimensions, les plus compliquées, parce que lorsqu’un élément se cassait on était obligé de tout recommencer. Maintenant, avec la technique du gaufrier ça prend une demi-journée. Bruno Driat explique :

“Les entrepreneurs, les industriels ont cherché améliorer la technique pour que les statues en fonte soient aussi belles que les statues en bronze. C’est moins cher. C’est la découverte de la société de consommation, du marché.”

La collection éclectique du “Paradis”, qui offre des statues académiques, des bustes modernes, des sculptures animalières, ainsi que des éléments de cheminées et autres luminaires, est un lieu de rencontre de l’art et de l’utile.

Fonte : le bronze du peuple

C’est avec l’arrivée de Durenne que l’usine se lance dans la fonderie d’art sans que la dimension industrielle ne disparaisse pour autant. Durenne travaille avec plusieurs artistes comme Albert Carrier-Belleuse, qui fût le maître d’Auguste Rodin et le directeur de la manufacture de Sèvres. XXXX Rodin reproche à Carrier-Belleuse de faire de “l’art pour plaire” et non pas de “l’art pour l’art”. Bruno Driat pour qui la sculpture est devenue une vraie passion il y a 35 ans explique :

“A partir des années 1860 on fabrique pour la consommation, pour un public large – c’est à dire qu’on commence à fabriquer des objets utiles. Pourquoi on appelle-t-on ça les beaux-arts appliquées à l’industrie ? Tout simplement, parce que l’art est séparé de l’industrie, et que les gens veulent en acheter. L’art s’est démocratisé.”

Comme l’explique Bruno Driat, les progrès réalisés dans la fonte ont permis de faciliter cette démocratisation :

“La bronze représentait le chic, la fonte était difficile à façonner. Pendant très longtemps on a dit aux industriels que les statues en fonte étaient moches. Par conséquent, les fondeurs ont tenté de prouver qu’ils pouvaient fabriquer des piéces en fonte équivalentes à celles en bronze.”

La fontaine d’Auguste Bartholdi à Washington est un exemple du décalage entre les exigeances du public et les espoirs d’un artiste. Bartholdi qui a aussi travaillé avec Durenne a fabriqué la grande fontaine pour l’Exposition Universelle de Philadelphie dediée au centenaire de l’indépendance des Etats-Unis. Lorraine Thil, une jeune habitante du village, toujours prête à accompagner des visiteurs au “Paradis” détaille l’épisode de la fontaine de Bartholdi :

“C’était aussi un grand chef-d’oeuvre parce que la fontaine marchait à l’électricité. On était fiers de cette fontaine à l’époque et on pensait qu’on allait en vendre beaucoup à Philadelphie d’autant qu’elle fonctionnait à l’électricité. Malheureusement, on n’en a vendu aucune à Philadelphie.”

Le sculpteur comptait vendre 50 à 60 de ces fontaines fabriquées à Sommevoire. Le désespoir de Barholdi qui n’a pas pu récupérer l’argent dépensé pour réaliser son projet a été compensé par ses fréres franc-maçons. Ils se sont rendus au Sénat américan pour convaincre l’architecte des batîments d’acheter au moins une fontaine. Le gouvernement américain a finalement acheté la fontaine qui se trouve au pied du Capitole, comme un bijou gigantesque et inutile.

Ekaterina Agafonova et Ksenia Gulia.