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Antoine Barbier, brocanteur à Saint-Dizier (52) amasse les souvenirs d’enfance et a du mal à s’en séparer

Avez-vous déjà rencontré un quinquagénaire entouré de jouets ? C’est le cas d’Anoine Barbier qui me loge dans sa maison de Blumerey. J’y ai découvert une véritable « caverne d’Ali Baba » pour enfants. Antoine regarde ses jouets comme il regarderait des trésors. Ce sont ses meilleurs souvenirs d’enfance.

Antoine a 57 ans, il est devenu chineur et brocanteur par hasard au milieu des années 80 alors qu’il vivait de petits boulots. Il collecte toutes sortes d’objets anciens qu’il entasse chez lui, dans sa grange ou alors dans son magasin de Saint-Dizier. Sa maison dans laquelle je vis depuis bientôt 15 jours est remplie de jouets, sa préférence. Il en vend certains :

« J’ai trouvé un modèle de Peugeot 402 de la marque Dinky Toys, qui est une fameuse marque américaine fabriquant des jouets de voiture dans un grenier à Saint-Dizier il y a un mois. Je l’ai vendu à environ 130 euros sur E.bay. »

D’autres, il ne les vendra jamais. Parmi eux, un modèle de camion fabriqué dans années 50 et dessiné par Philippe Chabonneaux, célèbre designer de voitures originaire de Saint-Dizier à qui l’on doit –entre autres- la Traction Avant du président René Coty ou encore la R16. L’objet chéri entre ses mains, il explique, un peu chauvin :

« Nous les Haut-marnais aimons tous la voiture. C’est pourquoi ce jouet est ma préférence. Ces petits objets font ressortir les souvenirs de l’enfance enfouis dans notre cœur. »

Pour Antoine, la valeur d’un objet n’a pas de prix. Tout est sentimental. C’est ce qui le démarque des autres brocanteurs. Malgré la crise économique, Antoine parvient toujours à vivre de son métier. L’arrivée d’internet lui a permis d’élargir sa clientèle. Il vend de plus en plus sur ebay.fr mais vous n’y trouverez aucun camion dessiné par Philippe Charbonneaux.

Meng Cheng

Bob, notre hôte en Haute-Marne collectionne le temps qui passe

Le marteau claque contre la cloche d’une horloge, une autre sonne quelques instants plus tard. Chez Bob, comtoises et œils de boeuf ne sont pas tous à l’heure. Dans ce galimatias, on oublie vite le son intrusif du mécanisme qui entraine les aiguilles. Claude Beaumont, dit « Bob », habitant du village Blumerey et ouvrier à l’usine voisine d’Eurofence accueille pour la deuxième année consécutive les étudiants étrangers de l’ESJ-Lille. Il se passionne pour ces  « juges silencieux du temps », les collectionne et les répare.

Dans sa maison, il y en a des dizaines. Voire plus. Il ne le sait pas lui-même. Des horloges d’un autre temps, des géantes aux pendules spéculaires qui nous regardent avec arrogance depuis leurs hauteurs. D’autres, plus petites, timides, se cachent dans l’étroitesse des étagères. Elles sonnent souvent, à intervalles irréguliers : pourrait croire que cet orchestre mécanique joue comme en rébellion contre le temps. Bob précise :

« Elles sonnent deux fois par heure et puis une fois par demi-heure. »

 Fascinante mécanique

Cette passion lui est venue par hasard, sur le tard. Au début des années 90 il a acheté une horloge défectueuse et a voulu la réparer :

« Je ne comprenais rien à son mécanisme et j’ai dû acheter un modèle équivalent pour pouvoir comparer et m’y retrouver. »

C’est surtout la mécanique qui attire Bob. Et même lorsqu’il évoque les plus anciennes de ses horloges qui datent du début du 19ème siècle, sa passion pour leurs mécanismes efface le charme du temps.  La plus vieille horloge à laquelle Bob a rendu la vie date du milieu du 18ème siècle. Bob peut définir l’époque d’une horloge à l’observation de son mécanisme. Il répare aujourd’hui une en une heure ce qui lui prenait une journée entière à ses débuts.

Au contraire des vendeurs qui tentent de se débarrasser des horloges anciennes, Bob les  accueille chez lui avec plaisir et intérêt. Selon Bob, l’engouement pour les antiquités est révolu :

« Il y a 25 ou 30 ans les gens s’intéressaient aux horloges, maintenant ce n’est plus vrai. »

La décoration des horloges n’intéresse pas tellement Bob mais il s’agite quand on évoque l’histoire des comtoises. Les caisses des horloges disparaissent peu à peu, mais la mécanique est toujours présente. Petit cours d’histoire :

 « A l’origine on attachait les mécanismes à nu sur le mur, ce n’est qu’après qu’on a commencé à inventer les caisses pour les y enfermer. On les fabriquait en sapin pour les comtoises, qui étaient faites en Franche-Comté où il y a beaucoup de sapins. Aux 18ème et 19ème siècles elles étaient décorées, peintes ou taillées par des artistes ».

Les horloges de parquet, droites, fabriquées en bois nobles étaient plutôt destinées à la noblesse et à la bourgeoisie. Mais dès le 19ème siècle on commence à offrir des comtoises aux jeunes mariés – comme il n’existait pas de montres-bracelets à l’époque, le seul fil, à l’exception du clocher du village, qui attachait les jeunes époux au temps était ce cadeau encombrant.

Face à face avec le temps

Il est rare qu’en entrant dans la maison de Bob l’hôte ne remarque pas la quantité des horloges, s’en étonne. Aurait-il peur de trouver dans le point d’intersection des aiguilles l’inflexibilité de la mort ? Bob a sa réponse :

 « C’est vrai que les gens n’aiment pas les horloges. Quand ils trottent tout le temps, les gens ont peur de vieillir. Avant, quand quelqu’un mourait, on arrêtait les horloges pour signifier que le temps du défunt s’était arrêté. Le rapport à la mort est différent aujourd’hui. On ne veut pas voir le mort, on ne veut pas toucher à la mort. »

Et ajoute :

« Enfant, je me souviens que ma mère était souvent appelée pour laver les morts. Ça ne se fait plus aujourd’hui. »

En Argentine où il vécut pendant près de 15 ans, dans son village de Blumerey, ou en Afrique où il aime à voyager, le temps s’y écoule toujours avec le même rythme. C’est peut-être là le secret de sa patience et de sa concentration lorsqu’il s’attèle à la tache :

 « Si on veut compter les heures qu’on passe en réparant les horloges, ça ne vaut pas la peine. »

Derrière cette passion, il y a un attachement au passé. Bob n’a jamais jeté une seule horloge, il les a toujours réparées. Pourquoi cet homme rond et bonhomme s’occupe-t-il de ces hôtes en bois, solitaires et fiers ?

« Financièrement ce n’est pas intéressant, mais sentimentalement, là tu passes du temps avec toi-même. »

Et de nous rappeler à nous qui parcourons la Haute-Marne à bicyclette ce jour de juillet 2005 lorsque le Tour de France est passé par Blumerey et que Bob a installé ses comtoises sur le bord de la route de l’entrée à la sortie du village :

« Nous voulions organiser non pas une épreuve « contre la montre » mais « contre la comtoise » pour valoriser le cycliste le plus lent avec le plus beau style. »

Ekaterina AGAFONOVA.

Sur la place du village de Blumerey, la grande table à manger ne rassemble pas tout le monde

Il n’y a aucun commerce dans ce village de quelque 100 habitants situé dans le Nord-Ouest de la Haute-Marne. En 2010, l’Association des Jeunes de Blumerey (AJB) a érigé une grande table à manger sur la place du village afin de « créer un espace ouvert  de rencontre et de convivialité entre autres autour d’un Barbecue ou d’un verre ». Une initiative originale au succès mitigé.

Sur la place du village de Blumerey, rue Saint-Laurent, l’œil du visiteur est d’abord  attiré par l’Eglise du 12ème siècle de style romano-gothique. Une petite ruelle sépare l’église de la mairie. À deux pas de là, le monument aux morts. Moins perceptible, la table à manger de Blumerey toute entourée de Tilleuls. Fabriquée en bois de hêtre, la table enduite à la peinture marron est enracinée dans le sol. David Béguinot, membre de l’AJB, qui vit en face la décrit :

 « Elle fait sept mètres et demi de long et quatre vingt centimètres de large. Elle est très lourde pour qu’on ne nous la vole pas. »

David Leboeuf, le président de cette association de « jeunes »  (ses membres ont pour la plupart plus de 50 ans) est à l’origine de cette initiative :

« Ça été décidé avec le conseil municipal parce qu’auparavant nous devions chacun apporter des chaises et des tables et ce n’était pas très pratique ni très beau. L’idée était de créer un espace de convivialité. Ça a coûté environs 350 euros. »

Tous les grands événements du village se tiennent sur cette place. Il y a encore une semaine, la table a servi pour servir le vin d’honneur aux invités du mariage de Guillaume et Julie. C’est ici également que les 11 étudiants étrangers de l’ESJ-Lille dont nous sommes ont été reçus mercredi 1er août pour un barbecue de bienvenue.

Tous les habitants de Blumerey ne mangent pas à la table du village

Julie et son époux qui habitent pourtant sur la place affirment n’avoir mangé qu’une seule fois autour de cette table, une expérience sympathique selon eux. Pascal André habite le lieu-dit d’Humbercin situé à un kilomètre de la place du village, il est président de l’association « Prendre le devant » qui s’est mobilisé contre l’implantation   d’éoliennes à Blumerey :

« Les personnes qui se réunissent là-bas représentent un « clan » de personnes qui habitent à côté de la place et qui, souvent ne préviennent pas à l’avance de ce qu’ils organisent. Et s’ils le font c’est souvent sans concertation ni réunion à l’avance. Mais par ailleurs, ça ne me pose aucun problème. »

Pourtant les membres de l’AJB affirment que cette table appartient à tout le monde. Pour preuve, des initiés qui n’habitent pas près de la place viennent souvent partager  un moment de convivialité. David Lebœuf :

 « C’est vrai que ce sont souvent les mêmes personnes qui se rassemblent autour de cette table mais elle n’est aucun cas réservée exclusivement pour eux. »

Qu’en pensent les jeunes du village ? Blaise Barbier a 23 ans :

« C’est surtout pendant les beaux jours que la place est animée. Mais ce n’est pas vraiment à cet endroit que les jeunes du village viennent se rencontrer. On préfère aller chez les uns et les autres. »

Même son de cloche chez les personnes âgées. Josette, 84 ans, habite à 2 pas de la table et n’a jamais pris part à un repas collectif :

« Je ne sais pas pourquoi d’ailleurs… Je ne participe qu’à une seule activité collective dans le village, le mercredi à la salle des fêtes pour jouer aux cartes avec celles et ceux de mon âge. »

Un gué sur la place du village

À l’origine, la place du village accueillait un gué où les vaches venaient se désaltérer.

Il était alimenté par une source située dans la ferme de Thérèse, 72 ans, sous un arbre couché par la grande tempête qui a balayé la France en 1999. Pascal André a effectué des recherches au cadastre sur ce gué :

« C’est à partir d’ici que l’eau était acheminée vers le gué grâce à des tuyaux en terre cuite de deux cent soixante mètres de long. »

Thérèse reste nostalgique de cette époque :

« Le village était très animée à l’époque de mon enfance, il y’avait 300 vaches et beaucoup de chevaux. »

Ce gué a été détruit quelque temps après l’installation de l’eau courante au village. Josette se rappelle :

 « C’était en 1953, je crois, ce fût un grand évènement qui a marqué  l’histoire du village. »

Le dernier commerce, un café, a fermé au début des années 70. Aujourd’hui, le centre de gravité du village ne se situe pas sur la place autour de la grande table en hêtre mais chez Bob dont la porte de la maison demeure toujours ouverte. C’est chez lui que nous avons installé notre salle de rédaction.

Assaleck AG TITA et Yahya Ali.

À lire sur ce blog : Claude Beaumont dit « Bob » : un Haut-marnais citoyen du monde

Blumerey en Haute-Marne, le village qui a dit non aux éoliennes

Octobre 2009, le village de Blumerey en Haute Marne rejetait le projet de parc éolien aux abords de la commune. À la suite de ce précédent, d’autres collectivités lui emboîtent le pas. Trois ans plus tard, les habitants en parlent encore.

68 votants contre 23 pour. C’est le résultat du référendum organisé par la mairie de Blumerey, le 25 octobre 2009. Une grande première en France. La perspective alléchante des indemnités n’aura pas convaincu.

Si des éoliennes ont été érigées dans certaines communes sans heurts, ailleurs, cette idée faisait débat. Blumerey reste l’une des rares communes à avoir organisé un référendum sur cette question.

Son exemple a été suivi ailleurs. C’est le cas de Saint-Maudez, en  Bretagne. Un référendum y était prévu pour départager les pros des anti-éoliens. Un autre cas singulier vient de se produire, cette fois dans la commune de Pleyber Christ encore en Bretagne. Les populations locales ont défendu en justice le démantèlement d’éoliennes déjà existantes dans leur commune. Le tribunal a tranché en leur faveur et cinq éoliennes viennent d’être démontées.

L’exemple de Blumerey encore dans les esprits

Pascal André est le président du collectif « Prendre les devants », qui a milité contre l’installation d’éoliennes à Blumerey. Il affirme être un écologiste pragmatique. Pourtant il s’est opposé au projet éolien dans sa commune :

« Les éoliennes sont inutiles et leur coût exorbitant. »

Il évoque ensuite les « nuisances auditives et visuelles» générées par les éoliennes ainsi que l’impact négatif qu’elles ont sur la santé physique et mentale des habitants. Didier, un autre opposant au projet :

« Ce n’est pas qu’on ne les veut pas chez nous mais on n’est pas d’accord avec les éoliennes parce que ça dégrade le paysage et ça crée des nuisances. Je pense que ceux qui sont pour le font juste  pour le profit. »

Parmi les partisans, des agriculteurs essentiellement

Du côté des partisans du parc éolien, des agriculteurs essentiellement. La possibilité de recevoir une indemnité y est pour quelque chose. Entre 3000 et 5000 euros par an pour chaque propriétaire terrien qui accepte d’accueillir une éolienne sur ses terres. Loin d’être insensible à l’argument financier, Béatrice Bailly estime en outre que l’éolienne est une source d’énergie renouvelable et non polluante.

En 2011, la France a produit 11 millions de mégawatts d’énergie éolienne. Ceci représente 2,5% de la consommation du pays. En 2020, cette production devrait passer à 55 millions de mégawatts, soit 10% de la consommation nationale. Pourtant, malgré ces perspectives intéressantes, un problème demeure. Les éoliennes ne produisent de l’électricité que 25% du temps environ. Ce temps d’arrêt ne correspond pas nécessairement aux heures de pointe de consommation, ce qui implique la nécessité de trouver des sources d’énergie de substitution.

Sarata DIABY et Poly MUZALIA.

Pourquoi pédaler ?

Des centaines de kilomètres parcourus et nous en savons davantage. Sur la France, sur ses habitants, sur notre métier et sur nous-mêmes. Réponse à une question bien simple : était-il nécessaire de pédaler autant pour découvrir tout cela ?

Aujourd’hui, 12 août. Boureima vient tout juste de franchir le cadre de porte chez Bob. La sueur dégoulinant sur un sourire radieux, il me serre la main.

« Je viens de pédaler la dernière côte avant Blumerey. Le soleil est sorti à ce moment et m’a ébloui ! »

Il y a une semaine, j’étais en reportage sur la forêt autour de Blumerey avec lui. Je pédalais devant. Il marchait les côtes derrière moi. Au retour, il n’en pouvait plus. Il secouait la tête et il y avait cette question dans ses yeux : c’est quoi cette idée folle de reportage à vélo ?

Boureima et moi avions alors pédalé 20 km en 24h. Il vient d’en faire 185 en 72h. De Chaumont à Saint-Dizier en passant par Joinville, il est allé à la rencontre de la jeunesse haut-marnaise, frappée de plein fouet par le chômage. Il a vu le Burkina Faso du haut de sa selle.

«On dirait Bobo-Dioulasso. Ici, les jeunes n’ont qu’un seul mot à la bouche : partir. Mais pas tous. D’autres restent fiers de ce «trou du cul du monde» et se battent pour leur avenir. »

185 km dans un trou de cul, c’est long hein Boureima ?

« Oui, mais j’ai fait des rencontres extraordinaires. »

D’accord. Mais tu aurais pu les faire autrement ces 185 km. Laisser tomber le guidon pour une Fiat.

« Tu vois Pierre, le vélo m’a obligé à m’adapter aux gens. Hier, j’ai mangé pour la première fois chez des lesbiennes. Il a fallu que je me tape 60 km jusqu’à Chaumont pour manger avec des lesbiennes ! »

Voilà. Le reportage à vélo, c’est çà: un Burkinabé musulman devant des crêpes chez deux lesbiennes haut-marnaises. Vous ne savez jamais comment çà finira.

Était-il donc nécessaire de pédaler autant ? Absolument. Parce que nous avons découvert la Haute-Marne mieux que n’importe quel journaliste en Fiat. Parce que nous nous sommes obligés une vitesse humaine que nous ne devrions jamais excéder en tant que journaliste. Et parce que, en plein ramadan, Boureima a pu savourer des crêpes chez deux lesbiennes haut-marnaises.

Pierre Tremblay.

Garde-forestier : un métier à la croisée des chemins

Jean-Luc Bourrioux

À l’Office National des Forêts (ONF), on les appelle maintenant des «techniciens opérationnels». Jean-Luc Bourrioux et Christophe Bolmont font pourtant toujours le même métier: garde forestier. En pleine réforme et alors que l’institution fait face une vague de suicides sans précédent, deux passionnés livrent leur inquiétudes.

Forêt de Blinfey, Haute-Marne. En son centre, la maison forestière de Jean-Luc, garde forestier depuis 1985 et 53 lignes de vie derrière l’écorce. Le seuil de la porte franchi et c’est parti: il ne s’arrête plus. Un vent de passion souffle dans le moulin à paroles. Il sort la carte de la région et montre fièrement «ses» 11 forêts communales. De petits villages qui ont besoin de lui:

« Au 19e siècle, la sidérurgie était le fleuron de l’économie locale. Depuis, l’industrie a complètement capoté et c’est l’exode rural. À Ambonville, les revenus de la forêt, c’est environ 25 000 euros sur un budget de 40 000. C’est important pour eux ! »

La survie d’une telle richesse passe par un travail bien fait. Mais aujourd’hui, la tâche se complique.

Des bâtons dans les roues

Surveillance de l’exploitation forestière et de la chasse, martelage des arbres, conseil aux communautés, les tâches sont nombreuses pour les « techniciens opérationnels ». Jusqu’aux réformes de 2002, ils s’y étaient habitués, par passion. Mais depuis, ça se complique. L’ONF se transforme et suscite l’inquiétude dans ses rangs. De 15 000 salariés en 1986, on en comptait désormais plus que 9500. Une réduction de 600 postes est prévue d’ici 2016.

Christophe Bolmont

Christophe Bolmont, 38 ans, garde à la maison forestière de Beurville, en sait quelque chose. Garde forestier depuis 2001, il est revenu dans son département natal pour s’occuper d’une dizaine de forêts communales autour de Blumerey et de Beurville. Entre deux bouchées du chevreuil qu’il a récemment chassé à l’arc, il explique:

« Notre territoire s’agrandrit et on n’a plus le temps de s’en occuper correctement. Le discours écologique est là, mais sur le terrain dans ce domaine, on en fait moins qu’avant. »

Qui dit réforme, dit aussi nouvelle hiérarchie. La filialisation et la privatisation menacent. Les services spécialisés se multiplient, mais les contacts internes se compliquent. Christophe explique le morcellement:

«On n’a plus de maîtrise sur les dossiers. On me demande toujours mon avis, mais on n’en tient pas compte. On est toujours en conflit interne.»

Leur statut de généraliste s’effrite tranquillement. Les gardes forestiers se voient dépouiller des responsabilités qu’ils croyaient acquises, comme la surveillance. Témoin du non-respect des quotas de chasse ou des zones de coupe, Jean-Luc proteste:

«On nous dit de ne plus faire de surveillance, parce qu’on est plus payer pour… mais qui le fera si ce n’est pas nous ? On est toujours sur le terrain !»

Et qui dit réforme, dit aussi nouvelle philosophie. Les deux gardes sont unanimes. L’ONF, « établissement public à caractère industriel et commercial » (EPIC), s’engage vers une culture d’entreprise. Couper toujours plus tout en protégeant avec moins de moyens. L’étau se resserre autour de Jean-Luc et Christophe. Ce dernier explique:

« Il faut plusieurs années pour obtenir des résultats dans une forêt. Beaucoup de gens ont une vision à court terme pour des raisons économiques. Mais la forêt, elle ira toujours à son rythme. »

Le moral des troupes

Les problèmes n’apparaissent pas seulement sur le terrain mais aussi dans la tête des forestiers. Depuis 2005, pas moins de 24 personnes se sont suicidées à  l’ONF, dont quatre depuis un mois. Même si les causes ne sont pas toujours liées au métier, Christophe, qui a son vu son père travailler à l’ONF, s’inquiète aujourd’hui pour ses confrères :

« Quand on n’est pas bien au travail, il est difficile d’être bien ailleurs. »

Pour eux, l’agrandissement de leur territoire augmente la pression. Face à des centaines d’hectares qu’il ne peuvent plus protéger correctement à eux seuls, ils sont déchirés. Jean-Luc, passionné d’ornithologie, qui part bientôt pour le Maroc, fait le même constat:

«On a toujours besoin de partir, parce qu’on a un boulot prenant. Aujourd’hui, la pression augmente et pour s’en sortir, il faut se sauver. Ça montre bien le malaise.»

Pour ces passionnés qui voient leur métier comme une vocation, la nouvelle philosophie de l’ONF les rebute. Jean-Luc conclut en se moquant:

«On a des gouvernements qui veulent faire des chênes centenaires en 80 ans !»

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Un reportage de Salouka Boureima et Pierre Tremblay

Maréchal-ferrant et agriculteur, David Leboeuf habite Blumerey, petit village de Haute-Marne

Issu d’une des plus vieilles familles de Blumerey, un village de quelque 100 habitants, David Leboeuf, 45 ans, est maréchal-ferrant, fermier, brocanteur, photographe animalier et très casanier. Son portrait par Tony Feda.

David Leboeuf braque les yeux sur le visiteur qu’il accueille. Il donne l’air d’un homme pressé de finir un travail pour se rendre à un autre. C’est un homme polyvalent, presque touche-à-tout, qui partage sa vie entre plusieurs passions : les chevaux, la ferme de sa compagne Benny, les mobylettes, la photographie animalière, le piano et… Blumerey ! Né dans ce petit village haut-marnais il y a 45 ans dans une des plus vieilles familles d’agriculteurs du villages. Il trouve le temps de présider l’AJB (Association des Jeunes de Blumerey) avec l’ambition de faire de ce village un lieu où il fait bon vivre. Son ancien professeur de collège, Jean Charles, originaire du village voisin de Doulevant-le-Château, le trouve sympathique :

«Je n’ai pas d’atomes crochus avec lui, à cause de l’âge. Mais c’est un bon gars, il est fiable. Quand il te dit qu’il va t’apporter une moto, il ne t’apporte pas une bicyclette ».

David a failli quitter Blumerey quand il est entré dans l’éducation nationale dans une bourgade de Haute-Marne pour aider les enfants en difficulté. Le système d’enseignement le rebute vite et David est rapidement revenu à ses premières amours : Blumerey, sa terre, ses forêts et ses chevaux.

Il devient maréchal-ferrant. Les chevaux, il en connaît un bout depuis l’enfance. Son père, Gilbert, lui a acheté un poney quand il avait huit ans.  Si la Haute-Marne se dépeuple et s’appauvrit, certains habitants, eux, continuent à entretenir le vieux hobby du cheval. David a donc du boulot :

« L’argent ne rapplique pas beaucoup, mais la clientèle est nombreuse. »

Très souvent, David descend de son cheval pour se rendre à la ferme céréalière de sa compagne, Benny. Une exploitation de 180 hectares que Benny a hérité de feu son ex-mari. Dans ce village pourtant très attaché à la terre, David n’en possède presque plus. En réalité, le travail de la terre est un métier qu’il dédaignait. C’est la raison pour laquelle son père a revendu la ferme à quelqu’un d’autre.

Nostalgie

Nostalgique, un brin rétro, collectionneur de mobylettes, brocanteur, cet amateur de piano fait partie d’un groupe de musique qui se réunit régulièrement :

« Je n’aime pas la musique d’aujourd’hui. Les gens font un peu n’importe quoi comme en techno par exemple.  Lors de notre dernière sortie, nous avons joué Tina Turner, David Bowie, Enrico Macias mais aussi des choses plus contemporaines comme Noir Désir… »

Sur cette terre traditionnellement conservatrice, David Leboeuf se dit de droite même s’il confie qu’il aurait pu voter pour DSK à la prochaine élection présidentielle. David est casanier dans l’âme. En vacances au Maroc et en Egypte, il n’est jamais allé au delà des plages.

« Je travaille beaucoup. Mes vacances, je les consacre au repos, j’aime profiter des fonds marins de la Méditerranée. »

Tony Feda.

Blumerey ou Blumeray ? Un petit village haut-marnais qui n’arrive pas à écrire son nom

Les gens du village l’écrivent avec un E, les services de l’État avec un A. Si cette anomalie administrative ne suscite pas de polémique dans le village, l’affaire sera tranchée officiellement en 2012 pour déterminer qui du E ou du A l’emportera.

Particularité qui s’ajoute aux mystères de ce petit village : son nom. Traditionnellement le village s’écrit Blumerey. Les panneaux indicateurs des environs ainsi que ceux plantés à l’entrée du village orthographient Blumerey avec un E. Toutes les générations d’habitants utilisent le E au contraire de l’annuaire téléphonique et des instances administratives qui l’écrivent avec un A. David Lebœuf, 45 ans, maréchal-ferrant et citoyen du village est catégorique :

« Je ne conçois pas de l’écrire avec un A. »

Pourquoi ? lui demande-t-on ?

« Je n’en sais rien. Je ne supporte pas de le voir écrit avec un A. »

A-t-il le sentiment qu’on lui impose cette orthographe ?

« Personne ne l’impose. On peut l’écrire comme on veut : sur mon passeport c’est un E, quand je remplis des papiers administratifs, je mets un E. »

Selon Thérèse, 71 ans, l’étymologie du nom Blumerey serait d’origine allemande. La mémoire de l’envahisseur prussien puis allemand est encore vivace chez les plus âgés de ces régions de l’est de la France. Et Thérèse n’hésite pas à faire le lien entre l’occupation prussienne de Blumerey en 1870 et le changement de nom qui en aurait découlé.

« Blumerey signifie le pays fleuri, de l’allemand Blume qui veut dire la fleur. »

Cette explication ne convient pas à tout le monde et certains ont d’autres théories : Jean-Charles, un homme de lettres et d’histoire connu pour son humour et son excentricité, pense que le changement de nom est dû à la fantaisie d’un homme qu’il est incapable de nommer. Il illustre son argument en prenant exemple sur la ville de Wassy situé à quelques kilomètres de Blumerey que l’on orthographiait Vassy dans le passé.

On découvre encore une autre orthographe en compulsant les archives de la mairie : on y lit Blumeraye inscrit sur un plan cadastral du village datant de 1741 :

Les archives départementales de Haute-Marne ont établi que le changement de nom a été officialisé en 1889 pendant la troisième république. Malheureusement les raisons demeurent inconnues. Dans les villages proches, Blumerey est orthographié avec un E : La rue principale qui traverse Arnancourt à 6 kilomètres au sud-ouest de Blumerey a été baptisée route de Blumerey.

L’erreur sur les panneaux à l’entrée du village reviendrait à la DDE (Direction Départementale de l’Équipement) devenue DDT (Direction Départementale des Territoires) depuis 2007. Selon Jean-Marc Moniot, le maire du village, les panneaux ont été remplacés, il y a une dizaine d’années. Ils auraient dû indiquer Blumeray comme il est écrit sur les cartes de l’Institut Géographique National. Mais Blumerey a été imprimé avec un E, comme il l’était traditionnellement. L’IGN a reçu de nombreuses plaintes à ce sujet et a promis de rectifier cette erreur : en 2012, elle prévoit de réunir une commission qui pourrait réhabiliter le E de Blumerey.

Blaise Barbier.

Sans voiture, comment se déplacer quand on habite la campagne française ? L’exemple de Blumerey en Haute-Marne

Pour les courses, l’école ou le loisir, tous les habitants de Blumerey, en Haute-Marne, sont confrontés au problème du transport. Les transports publics ne viennent pas jusqu’ici, alors on s’adapte et on s’entraide.

Pour se déplacer à Blumerey, un moyen de transport privé est indispensable. Les transports publics ne passent qu’à Doulevant-le-Château à cinq kilomètres d’ici.  Les bus de ramassage scolaire sont les seuls à desservir le village. De septembre à juin trois courses le matin, une le midi et une le soir, permettent aux élèves de rejoindre leur classes et rentrer chez eux. Continue reading

Blumerey en Haute-Marne, un village jeune ?

Les 20 jeunes qui font la fête chaque soir au village de Blumerey dans l’est de la France ne seront pas tous là dans deux mois. Du monde, des blagues, des rires, de la musique, de l’alcool, des barbecues le temps d’un été avant de reprendre le travail ou leurs études en ville.

Un quart des habitants de Blumerey ont entre 18 et 25 ans affirme Jean-Marc Moniot, maire du village. D’ici la fin de l’été,  la plupart de ces fêtards seront repartis à Troyes, Nancy, Metz, Reims ou même Paris. Ils ne sont que quatre à rester dans le village à l’année. Gaspard Bigard, 18 ans, témoigne:

« Y a pas trop de boulot ici. Avant, il y avait beaucoup plus de jeunes. Maintenant tout le monde part. L’avenir, c’est d’aller travailler en ville. Moi, j’aimerais bien aller à l’étranger. »



Mais il est persuadé qu’il reviendra s’installer définitivement à Blumerey. Camille Beguinot, 22 ans, partage le même avis :

 « À la retraite, je veux revenir ici, c’est une évidence pour moi. Je ne conçois pas de vivre loin de mes potes. »

Camille vient de rentrer à Blumerey après un séjour de six mois à Toronto, au Canada.

 « J’ai adoré Toronto, mais je suis aussi content de revenir, l’ambiance ici est différente. C’est dingue ! »

Les jeunes de Blumerey ont l’exemple de leurs parents, fêtards eux aussi, une génération de quinquagénaires nés au villages ou dans les environs, partis un temps à l’étranger ou en ville avant de revenir ici. Tous ont un emploi dans la région, souvent à plusieurs dizaines de kilomètres qu’ils acceptent de parcourir en échange de la qualité de vie que leur offre la campagne haut-marnaise.

Peu de loisirs, mais on s’amuse bien

Ni cafés, ni boîtes de nuits, ni cinémas, mais toujours une ambiance « conviviale ». L’absence de ces loisirs n’empêche pas les jeunes de rentrer à Blumerey pour les vacances. Ici, les choix se limitent à un mini terrain de football, une salle des fêtes et au rassemblement place de la Mairie autour d’un verre. Certains préfèrent faire la fête chez eux. En 2005, le maire met à leur disposition une salle. Il doit la fermer quatre ans plus tard car les voisins se plaignent du bruit. Désormais, les jeunes ont la possibilité de partager une autre salle avec les habitants plus âgés du village qui constituent une part importante de la population. Valentine Porte, 19 ans, étudie le design dans la ville de Troyes, l’absence de lieux de sortie ne la gène pas.

 « Toutes les maisons sont ouvertes pour faire la fête ici. Je me sens plus à l’aise à Blumerey qu’ailleurs. C’est l’ambiance qui règne ici. Tout le monde se connait. »

Lorsque Valentine est à Blumerey, elle consacre son temps libre à faire du cheval, dessiner ou lire. Alors que certains de ses pairs préfèrent la moto ou la chasse.

Un village jeune mais qui peine à retenir ses enfants

Pour Thomas Collet, mécanicien de 20 ans, Blumerey est un « village jeune ». Il est l’un des rares à ne pas quitter le village pendant l’année. Assis le soir devant la piscine avec ses amis, une bière à la main, il s’exprime :

 « Etre jeune à Blumerey c’est le barbecue, la bière, les copains, la musique. C’est la glingue (fête en argo haut-marnais) !! Mais c’est vrai qu’il y a des moments où on s’ennuie lorsqu’il n’y a personne. »

L’avenir n’est pas encore déterminé pour Marine Moniot, 21 ans, comme pour la plupart des jeunes du village dont la population s’élève à 109 habitants.

 « Je ne sais pas. Peut-être un jour aurai-je envie revenir ici. »

Guillaume Labreveux, un agriculteur du village est lui aussi incertain pour son futur.

« Pour l’instant la ville ne me plait pas. Mais l’avenir reste incertain. Tout dépend du travail. »

 

Thameen Kheetan et Yves Zihindula