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À vélo aux sources de la Blaise

Meryem, Marocaine de Casablanca, Zoé, Haut-Marnaise et Poly, Congolais, ont quitté Blumerey à vélo pour remonter le cours de la Blaise jusqu’à sa source. En route pour l’aventure !

Arrivés à Villers-aux-Chênes, nous dévions de la route départementale pour emprunter ce qui ressemble à un raccourci à travers les champs. Après le bitume, les hautes herbes. Ce chemin de terre et de pierre nous paraît infini, il disparait à l’horizon. Après plus d’un kilomètre, la piste s’arrête. Au milieu de nulle-part. Plutôt que de faire demi-tour, nous cherchons à nous frayer un chemin dans ce vaste champ qui nous sépare de Doulevant-le-Château. Après plusieurs tentatives et sous un soleil de plomb, nous arrivons enfin à trouver un passage. Au village, à la recherche de fraîcheur, nous rejoignons la Blaise et nous installons à l’ombre du toit d’un lavoir. Ce lieu fait rejaillir des souvenirs de son pays à Meryem:

« Les lavoirs sont très bas ici. Au Maroc, ils sont plus hauts pour que les femmes lavent le linge tout en restant debout, pas accroupies. »

Il est midi, nous nous installons sur les bords de la Blaise pour pique-niquer. L’endroit est calme. Seul le ruissellement de l’eau trouble le silence. Le fait de ne pas encore savoir où nous dormirons le soir nous rend fébriles, très sensibles à l’environnement qui nous entoure. Ce silence nous inquiète. Il est temps de se remettre en selle. Nous longeons enfin la Blaise sur la route qui mène à Cirey-sur-Blaise. La rivière coule vers la Marne, nous remontons son cours.

Rencontre avec le philisophe Henri-Pierre Jeudy

Nous arrivons à Cirey-sur-Blaise, connu pour son château où Voltaire a passé une partie de sa vie. Nous frappons à la porte de Henri-Pierre Jeudy. Sa résidence secondaire est située à la sortie du village. Henri-Pierre Jeudy est philosophe, sociologue, écrivain mais aussi adepte de la bicyclette. Pour lui le vélo est un moyen de retranscrire au mieux les paysages que l’on voit évoluer au fil du temps et des saisons. Rouler à bicyclette permet selon lui d’observer le paysage à un rythme plus lent :

« On a le temps d’observer tous les détails, les couleurs qu’on ne peut remarquer lorsqu’on roule en voiture. »

Puis, il nous parle de son nouveau livre sur la Haute-Marne et nous explique sa démarche avec une franchise déconcertante :

« Je ne suis ni un expert de la Haute-Marne ni un sociologue. Ce livre était une commande. Je l’ai écrit parce qu’il y avait une grosse somme d’argent derrière. »

Désillusionnés, nous reprenons la route.

Où dormir ?

Près de 12 km nous séparent de Lamothe-en-Blaisy. La Blaise que nous apercevons à peine, joue à cache cache. Le voyage nous rapproche. La route rectiligne est propice à la discussion. Une complicité s’installe entre nous.  Nous nous imaginons tels les trois Mousquetaires, sur les routes haut-marnaises. La Blanche, l’Arabe et le Noir, perdus au milieu des champs verdoyants, attaquent la côte de Curmont.

Il est environ 18 heures lorsque nous arrivons à Lamothe-en-Blaisy où nous espérons trouver un toit pour la nuit. Il pleut, le village est désert et nous nous sentons soudain très vulnérables. Nous trouvons refuge sous un arrêt de bus. Après de longues minutes, un homme traverse la rue, premier signe de vie depuis notre arrivée à Lamothe-en-Blaisy. Nous défions l’orage pour aller à sa rencontre. Christian Delacroix (c’est son nom) vient juste d’arriver chez lui sur son tracteur. Nous lui expliquons le but de notre voyage et après un moment d’hésitation, il accepte de nous accueillir sous son toit. Autour d’un jus de pomme fait maison, la confiance s’installe peu à peu. Notre hôte nous renseigne sur la source de la Blaise :

« La véritable source de la Blaise se situe dans le village de Blaise, ce qui justifie son nom. »

il ajoute :

 « La rivière qui passe ici est le Blaisy. Elle est souterraine et alimente la Blaise. »

Un peu plus tard arrive son épouse, Monique, avec les enfants et petits enfants venus passer les vacances en famille. Ils ne s’attendaient pas à trouver des étrangers chez eux.

Christian Delacroix et sa femme connaissent l’Afrique et le monde. Ils nous parlent avec aisance de nos pays et cultures respectifs. L’ambiance est conviviale, presque africaine. Soudain tout le monde se tait, les enfants aussi. C’est la finale du 100m des jeux olympiques. Gauthier, le petit-fils de 7 ans lance à l’assemblée :

« Oh, il y a cinq blancs qui courent aussi. C’est sûr qu’ils seront tous derniers ! »

Eclat de rire général.

Après la victoire d’Usain Bolt, les enfants partent se coucher. La discussion continue jusque tard.

Dernière étape : Gillancourt et la source de la Blaise

9 heures du matin. La sonnerie stridente du réveil nous tire d’un sommeil sans rêves. Il faut repartir. Ultime attention de Monique, la femme de Christian: elle nous convie au petit déjeuner. Un repas rapide rythmé par les babillages des enfants. Le maître des lieux nous raccompagne jusqu’au pas de la porte. L’aventure reprend.

Le ciel est gris, menaçant. Nous entamons aussitôt la descente vers Juzennecourt. Les vaches paissent paisiblement le long de cette route peu fréquentée. Ici, la Blaise n’a qu’une largeur de 1 ou 2 mètres. Des pâturages à flanc de collines se succèdent, séparés par des bois verdoyants. Plus loin, la rivière disparaît derrière les collines. Environ une heure plus tard, nous arrivons à Juzennecourt. Le village est traversé une route nationale et les voitures filent à vive allure. Nous sommes soulagés de quitter la route nationale en mettant le cap sur Gillancourt. Le soleil apparait enfin derrière les nuages gris.

Sur ce paysage plat, pas de trace de la Blaise. C’est à croire qu’elle a disparu. Le décor change aussi. D’un côté d’immenses espaces dorés : champs de blé et d’orge où les épis ondulent nonchalamment au gré des vents. Poly se rappelle la savane africaine. De l’autre côté, des bois touffus où se mêlent chênes et autres conifères. Le tout offre un contraste fascinant.

Nous croisons une route transversale. À notre droite, Colombey-les-Deux Eglises, le village où est enterré le Général De Gaulle. Nous prenons la direction inverse, toujours vers Gillancourt. De part et d’autre de cette petite route en pente douce, des champs de blé à perte de vue. Et toujours pas de trace de la Blaise. Après une trentaine de minutes de doux pédalage, nous atteignons enfin les premières maisons de Gillancourt. D’abord des habitations visiblement à l’abandon, à la lisière des champs de blé. Ensuite, de coquettes demeures  bien entretenues, souvent bordées de haies de fleurs. Vers le centre du village, nous atteignons un pont. En dessous, le niveau d’eau est au plus bas. On dirait qu’elle stagne. De hautes herbes vertes ont envahi le lit de la rivière. C’est la Blaise.

Nous croisons deux habitants du village à qui nous expliquons le but de notre visite. Tous nous intiment d’aller voir Monsieur Nolson.

Après quelques errements, nous rencontrons enfin notre interlocuteur. C’est un vieil homme sympathique qui nous accueille dans sa maison. Ce maçon retraité habite Gillancourt depuis 1959. Il nous renseigne sur la présence de l’eau dans son village :

« Ce village est bâti sur une nappe phréatique. En creusant, on peut trouver de l’eau à même pas 1m50. Certaines maisons sont même construites sur des sources. Du coup, certaines souffrent de problèmes d’humidité.»

Il nous indique enfin le chemin à suivre pour atteindre la source. Elle est située à peine à une centaine de mètres derrière sa maison. C’est donc plein d’entrain que nous pédalons les derniers mètres. Nous atteignons une sorte de clôture en grillage. Au centre se trouve une borne bleue. En dessous, c’est la source de la Blaise. Une déception pour nous. Nous imaginions l’eau qui jaillirait de la terre. Une eau pure où nous pourrions nous baigner et nous désaltérer. A la place, nous trouvons du béton, de l’acier et pas une trace d’eau.

Poly Muzalia, Zoé Sinigre, Meryem Driouch.

Les aventures de Mademoiselle « WHO », paysanne chinoise en Haute-Marne (1/2)

Pour la deuxième année consécutive, une étudiante chinoise est tombée de son vélo dès son arrivée en Haute-Marne dans le cadre de son stage d’intégration à l’École Supérieure de journalisme de Lille (ESJ-Lille). Après une nuit passée à l’hôpital de Chaumont, elle a pu retrouver ses camarades dans leur camp de base de Blumerey. Privée de vélo, elle a pu observer la vie dans une campagne française avec l’acuité d’une paysanne née dans un petit village de parents agriculteurs. Voici son récit :

Profondément athée, je suis néanmoins convaincue qu’il doit être de l’intention de Dieu de faire chuter les Chinoises sur les routes de Haute-Marne. Bien que ma tête fût pansée comme une momie après mon accident, je me suis amusée à corriger les infirmières de l’hôpital de Chaumont, elles écorchaient continuellement la prononciation de mon nom en m’appelant Mademoiselle U tel l’ancien secrétaire général du Parti Communiste Français. « Mon nom se prononce comme le mot anglais « Who» pas « U » », ne me lassé-je jamais de répéter depuis mon arrivée en France. Sachez que je porte le mon du petit village où je suis née. Et ses mille habitants portent également le même nom : HU à prononcer comme le célèbre groupe de rock anglais. Et je veux qu’on prenne très au sérieux la prononciation du nom du village qui m’a vue grandir.

« As-tu des sœurs ou des frères ? » Les Hauts-Marnais aiment bien me poser cette question d’un air nonchalant, sirotant leur café, le regard flottant l’air de tourner autour du pot. La question de l’enfant unique suscite toujours la curiosité des Français et je me fais un malin plaisir à leur répondre que j’ai une petite sœur de 13 ans. « Ah… » disent-ils le café à la main, soudain intéressés par ma réponse. À ce moment de la conversation, j’attends toujours quelques secondes avant de leur marteler ma réponse en observatrice perspicace :

« Parce que je suis née à la campagne où mes parents ont le droit d’avoir deux enfants. »

Mon interlocuteur est rassasié. Il est à nouveau à son aise, conscient d’avoir avoir trahie sa curiosité maladive en ayant voulu m’interroger sur le thème tabou de l’enfant unique.

Oui, je suis chinoise et non, je ne suis pas enfant unique. Mais si j’avais été un garçon, mes parents paysans n’auraient pas pu avoir de deuxième enfant. Bien que satisfaite de cette discrimination positive vis à vis de la campagne et des filles, ma maman, aux ordres de la mairie, fût contrainte d’attendre l’âge obligatoire de 33 ans pour pouvoir porter son deuxième après avoir obtenu son deuxième permis d’accouchement. Il y encore 10 ans, on pouvait voir flotter à l’entrée de mon village des banderoles rouges avec des slogans en caractères noirs : « le plan familial est la principale mesure politique en Chine » ou encore «  Mieux vaut qu’un couple n’ait qu’un seul enfant ». Vive la contraception !

Grande « fan » des différents slogans inscrits sur les banderoles ou peints sur les murs de tous les villages de Chine, j’aime énormément lire les petites phrases qui me tombent sous les yeux. Cette passion m’a parfois trompée. Enfant, j’étais persuadée que notre grand timonier Deng Xiaoping était un architecte dans le premier sens du terme, celui qui conçoit des maisons à force d’avoir lu chaque jour les slogans à sa gloire qui affirmaient qu’il était « l’architecte général du socialisme à la chinoise ». Son visage souriant et vieillissant me rappelle toujours ma tendre grand-mère octogénaire. À Blumerey, cette réminiscence de l’enfance me pousse à la recherche de slogans dans le village, qu’ils soient propagandistes, moralistes ou publicitaires. Je n’en ai trouvé aucun. Sauf autour d’une table à l’heure de l’apéro ou du dîner : « honte à ceux qui profitent du système de la sécurité sociale », « les écolos défendent des valeurs importantes » voire même « vive le Tibet libre ! ».

Paysans engagés

Malgré ma convalescence, j’ai quand même pu me promener en dehors de Blumerey. À Sommevoire, j’ai rencontré Laurent Cartier, agriculteur de 58 ans qui a fait des études d’ingénieur et d’agriculture à Lille. Il gère maintenant 200 hectares de terres et une quarantaine de vaches. Secrétaire national de la Confédération paysanne de 1992 à 1996, ce « grand orateur politique » selon sa fille cherche toujours à défendre les intérêts des petites exploitations.

Pour ne pas me tromper, je lui demande à deux reprises s’il est très engagé politiquement. Parce que pour moi qui suis fille de paysans, l’engagement politique et les agriculteurs sont deux termes presque antinomiques. La notion de syndicat est un concept étranger pour nous Chinois à une époque où le culte de la stabilité politique l’emporte sur tout. L’union fait la peur et non pas la force.

« On est tous des étrangers sur la terre, il ne faut pas avoir peur des étrangers et nous devons tous nous intégrer et coopérer » me dit Laurent Cartier. Ces propos philosophiques dans la bouche de cet homme éduqué qui possède une ferme qui me paraît immense quand je la compare à celle de mes parents qui n’ont pas eu la chance d’aller à l’université me donnent le sentiment d’être baignée dans un monde futuriste. À l’autre bout du continent euro-asiatique, les habitants du Village de Hu commencent à louer des terres aux autres et déménagent dans les villes, à l’exemple de la campagne française il y a peut-être 50 ans.

Complexes de filles d’agriculteurs

Depuis que je suis enfant, j’ai toujours eu du mal à définir la profession de mes parents. Les paysans sont ceux qui vivent à la campagne et possèdent un peu de terres cultivables, de 500 à 1500 mètres carrés. Depuis que le Parti communiste a « libéré » le peuple chinois des « trois montagnes » que sont « le féodalisme, l’impérialisme et la bureaucratie », la terre a toujours été la propriété de l’État et de la collectivité. Être paysan n’est pas un métier, par ailleurs on ne vit pas vraiment de l’agriculture.

Mon papa travaille sur les chantiers de construction dans les villes et rentre chez nous tous les deux mois. Je l’imaginais comme un grand ouvrier du bâtiment quand j’étais à l’école primaire en regardant les manuels scolaires qui ne font que les éloges des « oncles ouvriers ». Un jour ma maman a anéanti mes illusions : « bien sûr que ton papa n’est pas ouvrier. Les ouvriers officiels travaillent pour l’état, gagnent beaucoup et auront la retraite à 60 ans ». Désormais, la légende des « ouvriers officiels » est révolue depuis la réforme des entreprises d’état. Mais le Parti communiste reste toujours « le groupe d’avant-garde des ouvriers » et le « représentant de la meilleure productivité en Chine ». Contradictoire comme toujours.

« Ma pauvre » m’a dit un jour une copine de Shanghaï avec un air pathétique quand je lui ai confié que je venais de la campagne. En 2006, à l’âge de 18 ans, je suis allée à Qingdao, une ville située sur la côte pour pour poursuivre mes études universitaires. Comme c’était la première fois que je me rendais dans une grande ville, j’ai eu honte de ne pas parvenir tout de suite à parler le Mandarin et de confier aux autres que j’étais fille de paysans. Malgré une situation économique bien meilleure en France, Annette, l’épouse de Laurent Cartier, psychologue de formation affirme qu’il existe ici aussi « un mépris à l’égard des paysans ». Leur fille cadette, Perrine, 25 ans, qui travaille dans le monde du spectacle, partageait mon embarras d’être la fille d’un agriculteur à son adolescence.

Lorsque je regarde Calou qui me loge à Blumerey expliquer à son fils qui est l’artiste belge Félicien Rops, je me rappelle ma mère qui l’autre jour avant que je ne quitte la Chine me racontait l’intrigue du plus grand roman classique chinois « Le Rêve dans le pavillon rouge ».

Hu Wenyan.