Category Archives: PORTRAITS

Antoine Barbier, brocanteur à Saint-Dizier (52) amasse les souvenirs d’enfance et a du mal à s’en séparer

Avez-vous déjà rencontré un quinquagénaire entouré de jouets ? C’est le cas d’Anoine Barbier qui me loge dans sa maison de Blumerey. J’y ai découvert une véritable « caverne d’Ali Baba » pour enfants. Antoine regarde ses jouets comme il regarderait des trésors. Ce sont ses meilleurs souvenirs d’enfance.

Antoine a 57 ans, il est devenu chineur et brocanteur par hasard au milieu des années 80 alors qu’il vivait de petits boulots. Il collecte toutes sortes d’objets anciens qu’il entasse chez lui, dans sa grange ou alors dans son magasin de Saint-Dizier. Sa maison dans laquelle je vis depuis bientôt 15 jours est remplie de jouets, sa préférence. Il en vend certains :

« J’ai trouvé un modèle de Peugeot 402 de la marque Dinky Toys, qui est une fameuse marque américaine fabriquant des jouets de voiture dans un grenier à Saint-Dizier il y a un mois. Je l’ai vendu à environ 130 euros sur E.bay. »

D’autres, il ne les vendra jamais. Parmi eux, un modèle de camion fabriqué dans années 50 et dessiné par Philippe Chabonneaux, célèbre designer de voitures originaire de Saint-Dizier à qui l’on doit –entre autres- la Traction Avant du président René Coty ou encore la R16. L’objet chéri entre ses mains, il explique, un peu chauvin :

« Nous les Haut-marnais aimons tous la voiture. C’est pourquoi ce jouet est ma préférence. Ces petits objets font ressortir les souvenirs de l’enfance enfouis dans notre cœur. »

Pour Antoine, la valeur d’un objet n’a pas de prix. Tout est sentimental. C’est ce qui le démarque des autres brocanteurs. Malgré la crise économique, Antoine parvient toujours à vivre de son métier. L’arrivée d’internet lui a permis d’élargir sa clientèle. Il vend de plus en plus sur ebay.fr mais vous n’y trouverez aucun camion dessiné par Philippe Charbonneaux.

Meng Cheng

Bob, notre hôte en Haute-Marne collectionne le temps qui passe

Le marteau claque contre la cloche d’une horloge, une autre sonne quelques instants plus tard. Chez Bob, comtoises et œils de boeuf ne sont pas tous à l’heure. Dans ce galimatias, on oublie vite le son intrusif du mécanisme qui entraine les aiguilles. Claude Beaumont, dit « Bob », habitant du village Blumerey et ouvrier à l’usine voisine d’Eurofence accueille pour la deuxième année consécutive les étudiants étrangers de l’ESJ-Lille. Il se passionne pour ces  « juges silencieux du temps », les collectionne et les répare.

Dans sa maison, il y en a des dizaines. Voire plus. Il ne le sait pas lui-même. Des horloges d’un autre temps, des géantes aux pendules spéculaires qui nous regardent avec arrogance depuis leurs hauteurs. D’autres, plus petites, timides, se cachent dans l’étroitesse des étagères. Elles sonnent souvent, à intervalles irréguliers : pourrait croire que cet orchestre mécanique joue comme en rébellion contre le temps. Bob précise :

« Elles sonnent deux fois par heure et puis une fois par demi-heure. »

 Fascinante mécanique

Cette passion lui est venue par hasard, sur le tard. Au début des années 90 il a acheté une horloge défectueuse et a voulu la réparer :

« Je ne comprenais rien à son mécanisme et j’ai dû acheter un modèle équivalent pour pouvoir comparer et m’y retrouver. »

C’est surtout la mécanique qui attire Bob. Et même lorsqu’il évoque les plus anciennes de ses horloges qui datent du début du 19ème siècle, sa passion pour leurs mécanismes efface le charme du temps.  La plus vieille horloge à laquelle Bob a rendu la vie date du milieu du 18ème siècle. Bob peut définir l’époque d’une horloge à l’observation de son mécanisme. Il répare aujourd’hui une en une heure ce qui lui prenait une journée entière à ses débuts.

Au contraire des vendeurs qui tentent de se débarrasser des horloges anciennes, Bob les  accueille chez lui avec plaisir et intérêt. Selon Bob, l’engouement pour les antiquités est révolu :

« Il y a 25 ou 30 ans les gens s’intéressaient aux horloges, maintenant ce n’est plus vrai. »

La décoration des horloges n’intéresse pas tellement Bob mais il s’agite quand on évoque l’histoire des comtoises. Les caisses des horloges disparaissent peu à peu, mais la mécanique est toujours présente. Petit cours d’histoire :

 « A l’origine on attachait les mécanismes à nu sur le mur, ce n’est qu’après qu’on a commencé à inventer les caisses pour les y enfermer. On les fabriquait en sapin pour les comtoises, qui étaient faites en Franche-Comté où il y a beaucoup de sapins. Aux 18ème et 19ème siècles elles étaient décorées, peintes ou taillées par des artistes ».

Les horloges de parquet, droites, fabriquées en bois nobles étaient plutôt destinées à la noblesse et à la bourgeoisie. Mais dès le 19ème siècle on commence à offrir des comtoises aux jeunes mariés – comme il n’existait pas de montres-bracelets à l’époque, le seul fil, à l’exception du clocher du village, qui attachait les jeunes époux au temps était ce cadeau encombrant.

Face à face avec le temps

Il est rare qu’en entrant dans la maison de Bob l’hôte ne remarque pas la quantité des horloges, s’en étonne. Aurait-il peur de trouver dans le point d’intersection des aiguilles l’inflexibilité de la mort ? Bob a sa réponse :

 « C’est vrai que les gens n’aiment pas les horloges. Quand ils trottent tout le temps, les gens ont peur de vieillir. Avant, quand quelqu’un mourait, on arrêtait les horloges pour signifier que le temps du défunt s’était arrêté. Le rapport à la mort est différent aujourd’hui. On ne veut pas voir le mort, on ne veut pas toucher à la mort. »

Et ajoute :

« Enfant, je me souviens que ma mère était souvent appelée pour laver les morts. Ça ne se fait plus aujourd’hui. »

En Argentine où il vécut pendant près de 15 ans, dans son village de Blumerey, ou en Afrique où il aime à voyager, le temps s’y écoule toujours avec le même rythme. C’est peut-être là le secret de sa patience et de sa concentration lorsqu’il s’attèle à la tache :

 « Si on veut compter les heures qu’on passe en réparant les horloges, ça ne vaut pas la peine. »

Derrière cette passion, il y a un attachement au passé. Bob n’a jamais jeté une seule horloge, il les a toujours réparées. Pourquoi cet homme rond et bonhomme s’occupe-t-il de ces hôtes en bois, solitaires et fiers ?

« Financièrement ce n’est pas intéressant, mais sentimentalement, là tu passes du temps avec toi-même. »

Et de nous rappeler à nous qui parcourons la Haute-Marne à bicyclette ce jour de juillet 2005 lorsque le Tour de France est passé par Blumerey et que Bob a installé ses comtoises sur le bord de la route de l’entrée à la sortie du village :

« Nous voulions organiser non pas une épreuve « contre la montre » mais « contre la comtoise » pour valoriser le cycliste le plus lent avec le plus beau style. »

Ekaterina AGAFONOVA.

Valentin, haut-marnais de 14 ans rêve de troquer son cartable contre un tracteur

Au contraire de la plupart des adolescents de son âge, Valentin ne veut pas quitter Blumerey, son village d’enfance. Il profite des vacances d’été pour assouvir sa passion pour l’agriculture.

Tout le monde à Blumerey l’appelle « le No ». Quand Valentin était enfant, il n’arrivait pas à prononcer correctement le nom de Béguinot, il ne parvenait qu’à dire la dernière syllabe du nom de cette famille de Blumerey. À part lui, personne, pas même Brigitte, sa mère ne se souvient de l’origine de ce surnom.

Brigitte m’accompagne vers la ferme où travaille son fils de 14 ans. Brigitte confie qu’il n’aime pas être assis devant son bureau pour préparer ses devoirs. Il n’a qu’une passion, l’agriculture. « Le Bas des Côtes » est une petite ferme familiale où on produit du lait, de la viande et des céréales.

Valentin porte une paire de jeans, un tee-shirt kaki et une casquette. Chaque matin, dès potron-minet, il parcourt à vélo les quelque 6 kilomètres qui le séparent de la ferme de son oncle Régis à qui il donne un coup de main pendant les vacances. Il revient tard le soir, souvent à la nuit tombée. En hiver aussi il y a du travail : on répare les machines, on soigne les bêtes. À Blumerey, il n’a pas beaucoup d’amis de son âge :

« Ils ne sont pas comme moi. Ils préfèrent regarder la télé. J’aime aussi la télé, mais pas toute la journée. Ça m’énerve. »

« Le No » connaît la ferme de son oncle de A à Z. Il a commencé à travailler ici dès l’âge de 4 ans, assis sur le tracteur à côté de son oncle ou à nourrir les bêtes. En ce moment, c’est la moisson, l’ensilage, la fenaison. Il conduit le tracteur lui-même et apprend la mécanique. C’est son oncle qui le guide.

Valentin me propose un petit tour en tracteur. Citadine moscovite, je ne suis jamais monté sur un tel engin. J’y consens néanmois armée de pied en cap d’un outillage numérique, je monte et m’assieds sur un petit siège à ses côtés. Il met le moteur en marche et s’inquiète :

« Tu n’as pas peur ? »

Il me rassure par son calme et ses gestes précis.

Nous n’avons pas fait cent mètres le long du champ qu’il me demande si en Russie les parcelles et les moissonneuses sont plus grosses qu’ici. Je ne sais que répondre. Puis il me montre des presseurs, un pulvérisateur, les logettes des vaches, un tank à lait qui fonctionne comme un frigo. Un peu marginal parmi les jeunes de son âge, la ferme apparaît comme un refuge, son monde.

Valentin m’invite ensuite à la traite automatique des vaches. Il applique les gobelets trayeurs sur les mamelles. Le cheptel produit environ 2000 litres de lait par jour. Le processus de la traite est compliqué pour moi qui ne l’ai jamais vu, un peu énigmatique même. Je ne tente pas d’entrer dans les détails, prends des photos, et comprends vite que je gêne pendant le travail de Valentin et de ses compères.

Valentin n’aime pas l’école et il n’est pas rare qu’il sèche les cours :

« Un jour, j’ai menti, j’ai dit à ma mère que j’allais à l’école, je me suis caché dans un endroit secret de Blumerey en attendant que passe le car et puis je suis allé à la ferme. »

Il ne rêve que de reprendre la ferme de son oncle.

« J’adore les tracteurs, j’aime bien les animaux. Je ne peux pas vivre dans une ville comme ma grand-mère à côté de Douai. Je n’aime pas être enfermé. J’aime la nature. J’aime bouger. »

Cela tient peut-être à l’environnement dans lequel il a grandi : son père, arrivé de Flines-lez-Râches à bicyclette pour vivre de sa passion pour les chèvres s’est arrêté à Doulevant à quelques kilomètres de Blumerey. Il ne parviendra pas à vivre de son élevage et retournera travailler à l’usine. Passionné par la ferme, Valentin n’en demeure pas moins lucide sur son travail :

« La ferme, c’est plus dur que drôle. »

Ksenia Gulia.

Pour aller plus loin : L’agriculture attire encore les jeunes générations, La Croix du 23 février 2012