Category Archives: POLITIQUE

Deux Africains à vélo débarquent à Brachay en Haute-Marne, la commune de France où Marine Le Pen a réalisé son meilleur score

Avec 72% des suffrages, Brachay est la commune française où le Front National de Marine Le pen a enregistré son meilleur score au premier tour de la dernière élection présidentielle française. Avant de battre ce record, la commune a reçu la visite de la candidate du Front National et son maire, Gérard Marchand lui a accordé son parrainage. Depuis lors, Brachay n’a cessé d’être sous le feu des projecteurs. Récit de voyage sur les traces de Marine le Pen…

Les sacoches de nos vélos harnachées, les casques vissés sur la tête, nos amis de Blumerey nous adressent leurs derniers encouragements alors que nous nous apprêtons à prendre la route pour Brachay. L’un d’eux nous dit :

« J’ai le sentiment que vous ne reviendrez pas vivants de là-bas. »

Un autre en rajoute :

« Attendez-vous à dormir sous un arrêt de bus. »

Le ton est à la plaisanterie mais il ne contribue pas à nous rassurer. Assaleck, mon compagnon de route malien et moi citoyen camerounais avons forgé notre opinion sur le Front National à la lecture de nos médias nationaux mais aussi à l’écoute de Radio France Internationale (RFI). Et nous ne sommes pas loin de penser que la France qui nous accueille est un pays raciste pour avoir porté Jean-Marie le Pen au second tour de l’élection présidentielle en 2002 et accordé 17,9% des suffrages au premier tour en 2012 à Marine Le Pen. Un article de Rue89 consacré au village de Brachay et son voisin Flammerécourt que nous venons de lire n’améliore pas notre moral. Son titre : « Dans ces villages de Haute-Marne, on vote FN et on ne s’aime pas ». On ne s’aime donc pas là-bas nous interrogeons nous ? Pour ne rien arranger, nous avons devant nous 20 kilomètres d’une route pas toujours plate à parcourir à vélo.

La route descend enfin pour s’engouffrer dans la vallée du Blaiseron rebaptisée « vallée de la honte » par certains en Haute-Marne depuis l’élection présidentielle.  Il est 14h lorsque nous entrons dans Brachay. Nous essayons de prendre langue avec les quelques contacts que nous avons sur place. En vain. Nous décidons alors de faire un tour du village en guise de repérage. Les rues sont vides. La vie apparaît au détour du premier virage : trois personnes prennent le café sur une terrasse et nous décidons spontanément d’aller à leur rencontre. Georges est le voisin de Blandine venu l’aider à s’occuper de ses parents très âgés. Première surprise, nous constatons que les gens semblent s’aimer ici. Deuxième surprise, les « indigènes » nous invitent à leur table et nous interrogent d’emblée sur notre Afrique chérie. Nous reprenons confiance. Après plus d’une heure de discussions géopolitiques où chacun prend exemple sur son vécu, relate ses expériences, nous risquons une première question en rapport avec notre venue à Brachay : Le village s’est-il remis de la montée du Front National ? Georges répond le premier :

« Écoutez, moi je ne vote pas FN. »

Blandine :

« Moi non plus. »

Zut. Ou plutôt « ouf ». C’est selon qu’on se place dans la peau de l’Africain ou du journaliste. Impatients de rencontrer l’électorat local acquis au Front National, Assaleck sort son téléphone et s’apprête à relancer nos contacts sur place. Georges l’interrompt :

« Laisse tomber le téléphone, je vous emmène. »

Personne chez le maire qui doit être aux champs à cette heure là. La maison de l’instituteur non plus ne donne pas signe de vie. Georges nous invite finalement chez lui, sort trois verres et une bouteille nous dit qu’il est de gauche et explique pourquoi selon lui la majorité des habitants de Brachay ont voté pour le Front National :

« Les gens ont voté extrême droite surtout par manque d’informations. Ils ne s’informent pas assez. Leur vote serait tout à fait différent s’ils s’informaient davantage. »

Avant de nous conduire chez son voisin Claude dit « Le Raton », Georges nous offre le dernier numéro du Canard Enchaîné et à chacun un livre pour mieux connaître l’histoire de la France : Culture et vie intellectuelle dans l’occident médiéval pour Assaleck et La confession d’un enfant du siècle de Musset pour moi.

Claude, dit « Le Raton », agriculteur à la retraite de 63 ans dont nous avons vu la photo dans Rue89 nous accueille à bras ouverts. Il parle vite avec un accent haut-marnais très prononcé que nous peinons à comprendre :

« N’hésitez pas à m’interrompre si vous ne pigez pas ce que je vous dis. »

Agriculteur à la retraite, né à Brachay, il a passé toute sa vie ici, seul dans une grande maison, sans femme ni enfants. Il nous dit aimer avoir de la visite et accueillir les gens chez lui. Il nous confie avoir passé une enfance très difficile sans en livrer les détails. Depuis le décès de sa mère il y a quelques mois il est plongé dans une solitude presque totale. « Le Raton » ne souhaite pas nous dire à qui il a donné sa voix à la dernière élection présidentielle. Comment explique-t-il le succès de ce parti à Brachay ?

« Ici, la montée du FN est plutôt un vote contestataire. Les gens ne sont pas spécialement du Front National. Le vote n’est pas idéologique ici. La démocratie c’est le moins mauvais système mais ça donne raison à cinquante et un imbéciles sur 49 intelligents quand on vote. »

La visite de Marine Le Pen à Brachay ne l’a pas choqué pour autant :

« C’est la démocratie ! Et puis vous savez, c’est le désert ici, on est plutôt contents de recevoir de la visite. D’autant que les politiques ne viennent jamais nous voir. Nous avons par contre été surpris par la médiatisation démesurée de sa venue ici. Les journalistes venaient du monde entier, d’Allemagne, d’Angleterre, j’ai même vu un Brésilien. »

Alain Simon, ami du Raton, instituteur à la retraite qui vit à Brachay depuis 35 ans nous rejoint. Il a voté pour le Front de gauche explique pourquoi selon lui on vote FN ici :

« Les gens votent FN mais ne sont pas racistes. La preuve personne n’ose en parler à visage découvert. A part un seul que je peux qualifier de malade, aucun habitant de Brachay n’est raciste. »

Avec Assaleck, nous ne savons plus quoi penser : « À Brachay, « tout le monde est raciste » » titrait encore Rue89. Alain ajoute :

« La médiatisation excessive de la venue de Marine Le Pen n’a pas arrangé les choses. Les médias ont créé des tensions entre les populations. L’article de Rue89 a été particulièrement malsain. C’est vraiment un torchon qui me rappelle le film Délivrance de John Boorman. Je connais des électeurs du FN à qui je demande un service, qui savent bien que je vote pour la gauche, et qui me le rendent avec plaisir. Comme partout, les gens ont des opinions différentes mais nous essayons de les surmonter pour garder une certaine harmonie villageoise. »

Nous quittons nos amis pour poursuivre notre exploration de Brachay et croisons enfin un électeur du FN. Il accepte de témoigner mais sous couvert d’anonymat. Il a une retraite dérisoire. Il peste contre « les femmes d’immigrés qui font des enfants pour toucher les allocations familiales », leurs enfants « qui font du traffic de drogue » et se plaint des « radars automatiques qui lui « pompent son fric ». Il a été « très touché » par la visite de Marine Le Pen.

Assaleck parvient enfin à joindre le maire au téléphone. À cause de la moisson qui bat son plein, il ne pourra pas nous recevoir. Qu’importe ! Nos nouveaux amis « le Raton » et Alain l’instituteur nous attendent pour faire la fête. « Le Raton » est heureux et même philosophe :

« C’est quand même merveilleux ! Si Marine Le Pen n’était pas venue ici, on n’aurait jamais rencontré un Camerounais et un Malien à Brachay ! »

Emmanuel Ekouli et Assaleck AG TITA.