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Les aventures de Mademoiselle « WHO », paysanne chinoise en Haute-Marne (1/2)

Pour la deuxième année consécutive, une étudiante chinoise est tombée de son vélo dès son arrivée en Haute-Marne dans le cadre de son stage d’intégration à l’École Supérieure de journalisme de Lille (ESJ-Lille). Après une nuit passée à l’hôpital de Chaumont, elle a pu retrouver ses camarades dans leur camp de base de Blumerey. Privée de vélo, elle a pu observer la vie dans une campagne française avec l’acuité d’une paysanne née dans un petit village de parents agriculteurs. Voici son récit :

Profondément athée, je suis néanmoins convaincue qu’il doit être de l’intention de Dieu de faire chuter les Chinoises sur les routes de Haute-Marne. Bien que ma tête fût pansée comme une momie après mon accident, je me suis amusée à corriger les infirmières de l’hôpital de Chaumont, elles écorchaient continuellement la prononciation de mon nom en m’appelant Mademoiselle U tel l’ancien secrétaire général du Parti Communiste Français. « Mon nom se prononce comme le mot anglais « Who» pas « U » », ne me lassé-je jamais de répéter depuis mon arrivée en France. Sachez que je porte le mon du petit village où je suis née. Et ses mille habitants portent également le même nom : HU à prononcer comme le célèbre groupe de rock anglais. Et je veux qu’on prenne très au sérieux la prononciation du nom du village qui m’a vue grandir.

« As-tu des sœurs ou des frères ? » Les Hauts-Marnais aiment bien me poser cette question d’un air nonchalant, sirotant leur café, le regard flottant l’air de tourner autour du pot. La question de l’enfant unique suscite toujours la curiosité des Français et je me fais un malin plaisir à leur répondre que j’ai une petite sœur de 13 ans. « Ah… » disent-ils le café à la main, soudain intéressés par ma réponse. À ce moment de la conversation, j’attends toujours quelques secondes avant de leur marteler ma réponse en observatrice perspicace :

« Parce que je suis née à la campagne où mes parents ont le droit d’avoir deux enfants. »

Mon interlocuteur est rassasié. Il est à nouveau à son aise, conscient d’avoir avoir trahie sa curiosité maladive en ayant voulu m’interroger sur le thème tabou de l’enfant unique.

Oui, je suis chinoise et non, je ne suis pas enfant unique. Mais si j’avais été un garçon, mes parents paysans n’auraient pas pu avoir de deuxième enfant. Bien que satisfaite de cette discrimination positive vis à vis de la campagne et des filles, ma maman, aux ordres de la mairie, fût contrainte d’attendre l’âge obligatoire de 33 ans pour pouvoir porter son deuxième après avoir obtenu son deuxième permis d’accouchement. Il y encore 10 ans, on pouvait voir flotter à l’entrée de mon village des banderoles rouges avec des slogans en caractères noirs : « le plan familial est la principale mesure politique en Chine » ou encore «  Mieux vaut qu’un couple n’ait qu’un seul enfant ». Vive la contraception !

Grande « fan » des différents slogans inscrits sur les banderoles ou peints sur les murs de tous les villages de Chine, j’aime énormément lire les petites phrases qui me tombent sous les yeux. Cette passion m’a parfois trompée. Enfant, j’étais persuadée que notre grand timonier Deng Xiaoping était un architecte dans le premier sens du terme, celui qui conçoit des maisons à force d’avoir lu chaque jour les slogans à sa gloire qui affirmaient qu’il était « l’architecte général du socialisme à la chinoise ». Son visage souriant et vieillissant me rappelle toujours ma tendre grand-mère octogénaire. À Blumerey, cette réminiscence de l’enfance me pousse à la recherche de slogans dans le village, qu’ils soient propagandistes, moralistes ou publicitaires. Je n’en ai trouvé aucun. Sauf autour d’une table à l’heure de l’apéro ou du dîner : « honte à ceux qui profitent du système de la sécurité sociale », « les écolos défendent des valeurs importantes » voire même « vive le Tibet libre ! ».

Paysans engagés

Malgré ma convalescence, j’ai quand même pu me promener en dehors de Blumerey. À Sommevoire, j’ai rencontré Laurent Cartier, agriculteur de 58 ans qui a fait des études d’ingénieur et d’agriculture à Lille. Il gère maintenant 200 hectares de terres et une quarantaine de vaches. Secrétaire national de la Confédération paysanne de 1992 à 1996, ce « grand orateur politique » selon sa fille cherche toujours à défendre les intérêts des petites exploitations.

Pour ne pas me tromper, je lui demande à deux reprises s’il est très engagé politiquement. Parce que pour moi qui suis fille de paysans, l’engagement politique et les agriculteurs sont deux termes presque antinomiques. La notion de syndicat est un concept étranger pour nous Chinois à une époque où le culte de la stabilité politique l’emporte sur tout. L’union fait la peur et non pas la force.

« On est tous des étrangers sur la terre, il ne faut pas avoir peur des étrangers et nous devons tous nous intégrer et coopérer » me dit Laurent Cartier. Ces propos philosophiques dans la bouche de cet homme éduqué qui possède une ferme qui me paraît immense quand je la compare à celle de mes parents qui n’ont pas eu la chance d’aller à l’université me donnent le sentiment d’être baignée dans un monde futuriste. À l’autre bout du continent euro-asiatique, les habitants du Village de Hu commencent à louer des terres aux autres et déménagent dans les villes, à l’exemple de la campagne française il y a peut-être 50 ans.

Complexes de filles d’agriculteurs

Depuis que je suis enfant, j’ai toujours eu du mal à définir la profession de mes parents. Les paysans sont ceux qui vivent à la campagne et possèdent un peu de terres cultivables, de 500 à 1500 mètres carrés. Depuis que le Parti communiste a « libéré » le peuple chinois des « trois montagnes » que sont « le féodalisme, l’impérialisme et la bureaucratie », la terre a toujours été la propriété de l’État et de la collectivité. Être paysan n’est pas un métier, par ailleurs on ne vit pas vraiment de l’agriculture.

Mon papa travaille sur les chantiers de construction dans les villes et rentre chez nous tous les deux mois. Je l’imaginais comme un grand ouvrier du bâtiment quand j’étais à l’école primaire en regardant les manuels scolaires qui ne font que les éloges des « oncles ouvriers ». Un jour ma maman a anéanti mes illusions : « bien sûr que ton papa n’est pas ouvrier. Les ouvriers officiels travaillent pour l’état, gagnent beaucoup et auront la retraite à 60 ans ». Désormais, la légende des « ouvriers officiels » est révolue depuis la réforme des entreprises d’état. Mais le Parti communiste reste toujours « le groupe d’avant-garde des ouvriers » et le « représentant de la meilleure productivité en Chine ». Contradictoire comme toujours.

« Ma pauvre » m’a dit un jour une copine de Shanghaï avec un air pathétique quand je lui ai confié que je venais de la campagne. En 2006, à l’âge de 18 ans, je suis allée à Qingdao, une ville située sur la côte pour pour poursuivre mes études universitaires. Comme c’était la première fois que je me rendais dans une grande ville, j’ai eu honte de ne pas parvenir tout de suite à parler le Mandarin et de confier aux autres que j’étais fille de paysans. Malgré une situation économique bien meilleure en France, Annette, l’épouse de Laurent Cartier, psychologue de formation affirme qu’il existe ici aussi « un mépris à l’égard des paysans ». Leur fille cadette, Perrine, 25 ans, qui travaille dans le monde du spectacle, partageait mon embarras d’être la fille d’un agriculteur à son adolescence.

Lorsque je regarde Calou qui me loge à Blumerey expliquer à son fils qui est l’artiste belge Félicien Rops, je me rappelle ma mère qui l’autre jour avant que je ne quitte la Chine me racontait l’intrigue du plus grand roman classique chinois « Le Rêve dans le pavillon rouge ».

Hu Wenyan.

Le bon lait bio est arrivé à Sommevoire, Haute-Marne

Depuis la fin du mois de juillet, les vaches de Laurent Cartier et ses associés Roger Sicret et François Driat se sont vues décerner le label Agriculture Biologique (AB). Ils inscrivent ainsi le village de Sommevoire situé au cœur de la haute Marne dans le club restreint des producteurs de lait de vache biologique. Leur passage de l’agriculture conventionnelle au bio suscite intérêt et scepticisme de la part des fermiers de ce village.

C’est la fin de la journée. Laurent Cartier agriculteur depuis 30 ans enfile un tablier imperméable de couleur verte pour la traite du soir. Sur la centaine de bêtes qu’il possède, une quarantaine sont des vaches laitières. Ce sont Prim’Holstein, une race d’origine hollandaise.  La robe teinte de noire et de blanc, des grands yeux ronds, comme on en voit souvent sur l’emballage des produits laitiers. Les mamelles sont gonflées, certains trayons pissent déjà du lait .Mais pas n’importe lequel : du lait Bio ! Laurent Cartier explique :

« La première condition pour que lait soit labellisé bio, il faut que les bêtes se nourrissent essentiellement de produits naturels . Ils mangent essentiellement de l’herbe lorsque c’est la saison ; ajouté à  de la paille. Ils mangent du foin de notre ferme pour la partie Bio. »

Pour  nourrir ces colosses de plus d’une demi tonne qui avalent près de 20 kilos de nourriture par jour, Laurent Cartier et ses deux associés ont d’abord dû convertir leurs cultures fourragères en agriculture biologique. C’est en 2000 que Laurent Cartier et ses associés ont entrepris cette conversion. Aujourd’hui sur les 200 hectare de leur ferme, 140 hectares sont labellisés « bio ». Une grande partie sert à nourrir les vaches.

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Obtenir le label bio n’est pas une sinécure

Les  vaches sont conduites vers la salle de traite. Deux groupes de cinq sont introduits à dans des quais séparés par une fosse. Les trayeuses sont mises en marche. Un ventilateur fixé au plafond d’apparence anodine est un élément qui n’est pas sans utilité pour la production de lait bio comme l’explique Laurent :

« Le ventilateur, c’est pour les mouches, nous n’avons pas le droit d’utiliser d’insecticides. Tout doit être d’origine naturelle même pour les soigner nous devons utiliser des produits naturels. L’utilisation des antibiotiques par exemple est très limitée. »

Laurent a lancé la procédure de certification voilà plus de deux ans. L’agence de certification ECOCERT n’a relevé qu’une seule anomalie pour l’obtention du label : le taureau de la ferme ne sort jamais à l’air libre. « Pour des raisons de sécurité » selon Laurent qui a malgré tout pu obtenir la précieuse autorisation.

Plus de 750 litres de lait produit par jour

Chacune des vaches de Laurent produit en moyenne moins de vingt litres de lait par jour. Elles produisent moins de lait qu’une vache conventionnelle et leur lait coûte plus cher pour compenser cette différence. Laurent précise :

« Une différence de 100 euro comparée au lait standard, mille litres de lait bio sont achetés 450 euros chez le producteur. »

Laurent reçoit également l’aide de l’Union Européenne pour encourager une agriculture respectueuse de l’environnement mais aussi faire face aux cours mondiaux qui ont connus des baisses significatives ces dernières années :

« Il y a deux types aide de l’U.E, une pour tous les agriculteurs et une aide spécialement accordée aux agricultures bio. Avec ces deux aides (car toute ma ferme n’est pas bio), je reçois 60 000 euros par an. Dans cinq ans, cette aide sera baissée de moitié. »

Laurent ajoute :

« Mais le choix de l’agriculture bio n’est pas motivé par l’argent. C’est davantage une question de conviction. Et le jour où notre ferme a obtenue le certificat bio, j’ai éprouvé une joie comme jamais je n’en ai eue auparavant. C’est ce sentiment de sentir que je participe à la  préservation de l’environnement et que je contribue à moins polluer les nappes phréatiques. »

La question de l’attribution de l’aide aux agriculteurs bio dans le cadre des reformes de la nouvelle Politique Agricole Commune (PAC) de 2014 -2020 sera suivie avec intérêt par Laurent Cartier et ses associés.

Yahya Ali.

Bob, notre hôte en Haute-Marne collectionne le temps qui passe

Le marteau claque contre la cloche d’une horloge, une autre sonne quelques instants plus tard. Chez Bob, comtoises et œils de boeuf ne sont pas tous à l’heure. Dans ce galimatias, on oublie vite le son intrusif du mécanisme qui entraine les aiguilles. Claude Beaumont, dit « Bob », habitant du village Blumerey et ouvrier à l’usine voisine d’Eurofence accueille pour la deuxième année consécutive les étudiants étrangers de l’ESJ-Lille. Il se passionne pour ces  « juges silencieux du temps », les collectionne et les répare.

Dans sa maison, il y en a des dizaines. Voire plus. Il ne le sait pas lui-même. Des horloges d’un autre temps, des géantes aux pendules spéculaires qui nous regardent avec arrogance depuis leurs hauteurs. D’autres, plus petites, timides, se cachent dans l’étroitesse des étagères. Elles sonnent souvent, à intervalles irréguliers : pourrait croire que cet orchestre mécanique joue comme en rébellion contre le temps. Bob précise :

« Elles sonnent deux fois par heure et puis une fois par demi-heure. »

 Fascinante mécanique

Cette passion lui est venue par hasard, sur le tard. Au début des années 90 il a acheté une horloge défectueuse et a voulu la réparer :

« Je ne comprenais rien à son mécanisme et j’ai dû acheter un modèle équivalent pour pouvoir comparer et m’y retrouver. »

C’est surtout la mécanique qui attire Bob. Et même lorsqu’il évoque les plus anciennes de ses horloges qui datent du début du 19ème siècle, sa passion pour leurs mécanismes efface le charme du temps.  La plus vieille horloge à laquelle Bob a rendu la vie date du milieu du 18ème siècle. Bob peut définir l’époque d’une horloge à l’observation de son mécanisme. Il répare aujourd’hui une en une heure ce qui lui prenait une journée entière à ses débuts.

Au contraire des vendeurs qui tentent de se débarrasser des horloges anciennes, Bob les  accueille chez lui avec plaisir et intérêt. Selon Bob, l’engouement pour les antiquités est révolu :

« Il y a 25 ou 30 ans les gens s’intéressaient aux horloges, maintenant ce n’est plus vrai. »

La décoration des horloges n’intéresse pas tellement Bob mais il s’agite quand on évoque l’histoire des comtoises. Les caisses des horloges disparaissent peu à peu, mais la mécanique est toujours présente. Petit cours d’histoire :

 « A l’origine on attachait les mécanismes à nu sur le mur, ce n’est qu’après qu’on a commencé à inventer les caisses pour les y enfermer. On les fabriquait en sapin pour les comtoises, qui étaient faites en Franche-Comté où il y a beaucoup de sapins. Aux 18ème et 19ème siècles elles étaient décorées, peintes ou taillées par des artistes ».

Les horloges de parquet, droites, fabriquées en bois nobles étaient plutôt destinées à la noblesse et à la bourgeoisie. Mais dès le 19ème siècle on commence à offrir des comtoises aux jeunes mariés – comme il n’existait pas de montres-bracelets à l’époque, le seul fil, à l’exception du clocher du village, qui attachait les jeunes époux au temps était ce cadeau encombrant.

Face à face avec le temps

Il est rare qu’en entrant dans la maison de Bob l’hôte ne remarque pas la quantité des horloges, s’en étonne. Aurait-il peur de trouver dans le point d’intersection des aiguilles l’inflexibilité de la mort ? Bob a sa réponse :

 « C’est vrai que les gens n’aiment pas les horloges. Quand ils trottent tout le temps, les gens ont peur de vieillir. Avant, quand quelqu’un mourait, on arrêtait les horloges pour signifier que le temps du défunt s’était arrêté. Le rapport à la mort est différent aujourd’hui. On ne veut pas voir le mort, on ne veut pas toucher à la mort. »

Et ajoute :

« Enfant, je me souviens que ma mère était souvent appelée pour laver les morts. Ça ne se fait plus aujourd’hui. »

En Argentine où il vécut pendant près de 15 ans, dans son village de Blumerey, ou en Afrique où il aime à voyager, le temps s’y écoule toujours avec le même rythme. C’est peut-être là le secret de sa patience et de sa concentration lorsqu’il s’attèle à la tache :

 « Si on veut compter les heures qu’on passe en réparant les horloges, ça ne vaut pas la peine. »

Derrière cette passion, il y a un attachement au passé. Bob n’a jamais jeté une seule horloge, il les a toujours réparées. Pourquoi cet homme rond et bonhomme s’occupe-t-il de ces hôtes en bois, solitaires et fiers ?

« Financièrement ce n’est pas intéressant, mais sentimentalement, là tu passes du temps avec toi-même. »

Et de nous rappeler à nous qui parcourons la Haute-Marne à bicyclette ce jour de juillet 2005 lorsque le Tour de France est passé par Blumerey et que Bob a installé ses comtoises sur le bord de la route de l’entrée à la sortie du village :

« Nous voulions organiser non pas une épreuve « contre la montre » mais « contre la comtoise » pour valoriser le cycliste le plus lent avec le plus beau style. »

Ekaterina AGAFONOVA.

À Blumerey en Haute-Marne, la moisson 2012 est meilleure que prévue

Les agriculteurs de Blumerey sont rassurés. Après un hiver particulièrement rigoureux suivi d’un printemps pluvieux qui ont eu un impact négatif sur les récoltes, la moisson d’été a surpris tout le monde tant par sa qualité que sa quantité. Le cours des céréales est en plus très avantageux cette année pour les agriculteurs français. Reportage.

Le long d’un petit chemin, bordé de champs à perte de vue, nous marchons. Le soleil cogne. Le bruit des moissonneuses résonne, le trafic des tracteurs est incessant, la poussière qui se dégage des champs envahit l’horizon. À mesure que nous avançons, le bruit s’intensifie. Des mastodontes broient tout sur leur passage avec leur énorme rouleau métallique. Nous sommes à Blumerey en Haute-Marne et c’est la moisson.

Il est 15h30, David Leboeuf travaille depuis plus de deux heures sous un soleil accablant. Cet habitant de Blumerey laisse de côté son métier de maréchal-ferrant pour aider sa conjointe à moissonner son champ d’orge. L’air est sec. David en profite pour récolter le maximum car l’humidité empêche la machine de trier le grain correctement. La plus grande partie de son travail se déroule entre midi et 20h selon le temps qu’il fait. La moisson est parfois victime des caprices de la météo. Il parvient en 2h à remplir une benne de 23 tonnes. David se plaint des pluies tardives qui ont retardé la moisson :

« Cette année on a commencé la moisson le 14 juillet, c’est tard. »

Et pourtant, les six agriculteurs de Blumerey ont presque tous connu une hausse de leur production. Jean-Marc Moniot, le maire de Blumerey, lui même agriculteur, affirme sans ambages que la production de cette année est globalement en hausse comparée à l’année dernière.

“Après un hiver particulièrement rude qui a eu une incidence sur la production de blé et et d’orge, nous avons pu tout rééquilibrer avec l’orge de printemps grâce à une récolte quasi-record.”

Marine Moniot, sa fille, chargée des enregistrements chez le groupe Soufflet, nous confiera que les agriculteurs eux-mêmes sont surpris :

« Cette année les agriculteurs ne s’attendaient à rien du tout, ils pensaient avoir tout perdu. Il sont tous surpris par la production.”

Les cours des céréales sont eux aussi avantageux pour les agriculteurs. La mauvaise récolte des grands pays producteurs que sont l’Ukraine et la Russie, due à l’hiver trop rude fait l’affaire des agriculteurs de la région. Les cours actuels sont de 260 euros la tonne de blé et de 243 euros la tonne d’orge. Une augmentation de 8 à 10% par rapport à l’année dernière. La qualité, elle aussi, est nettement meilleure cette année. À la livraison de son orge, David Lebœuf est surpris :

« Le grain est relativement lourd, le calibrage est bon »

La récolte de David témoigne de l’état de la moisson 2012 dans la commune de Blumerey. Des résultats positifs contrairement aux attentes des agriculteurs et des entreprises spécialisées dans la récolte.

Emmanuel Ekouli et Meryem Driouch.

Sur la place du village de Blumerey, la grande table à manger ne rassemble pas tout le monde

Il n’y a aucun commerce dans ce village de quelque 100 habitants situé dans le Nord-Ouest de la Haute-Marne. En 2010, l’Association des Jeunes de Blumerey (AJB) a érigé une grande table à manger sur la place du village afin de « créer un espace ouvert  de rencontre et de convivialité entre autres autour d’un Barbecue ou d’un verre ». Une initiative originale au succès mitigé.

Sur la place du village de Blumerey, rue Saint-Laurent, l’œil du visiteur est d’abord  attiré par l’Eglise du 12ème siècle de style romano-gothique. Une petite ruelle sépare l’église de la mairie. À deux pas de là, le monument aux morts. Moins perceptible, la table à manger de Blumerey toute entourée de Tilleuls. Fabriquée en bois de hêtre, la table enduite à la peinture marron est enracinée dans le sol. David Béguinot, membre de l’AJB, qui vit en face la décrit :

 « Elle fait sept mètres et demi de long et quatre vingt centimètres de large. Elle est très lourde pour qu’on ne nous la vole pas. »

David Leboeuf, le président de cette association de « jeunes »  (ses membres ont pour la plupart plus de 50 ans) est à l’origine de cette initiative :

« Ça été décidé avec le conseil municipal parce qu’auparavant nous devions chacun apporter des chaises et des tables et ce n’était pas très pratique ni très beau. L’idée était de créer un espace de convivialité. Ça a coûté environs 350 euros. »

Tous les grands événements du village se tiennent sur cette place. Il y a encore une semaine, la table a servi pour servir le vin d’honneur aux invités du mariage de Guillaume et Julie. C’est ici également que les 11 étudiants étrangers de l’ESJ-Lille dont nous sommes ont été reçus mercredi 1er août pour un barbecue de bienvenue.

Tous les habitants de Blumerey ne mangent pas à la table du village

Julie et son époux qui habitent pourtant sur la place affirment n’avoir mangé qu’une seule fois autour de cette table, une expérience sympathique selon eux. Pascal André habite le lieu-dit d’Humbercin situé à un kilomètre de la place du village, il est président de l’association « Prendre le devant » qui s’est mobilisé contre l’implantation   d’éoliennes à Blumerey :

« Les personnes qui se réunissent là-bas représentent un « clan » de personnes qui habitent à côté de la place et qui, souvent ne préviennent pas à l’avance de ce qu’ils organisent. Et s’ils le font c’est souvent sans concertation ni réunion à l’avance. Mais par ailleurs, ça ne me pose aucun problème. »

Pourtant les membres de l’AJB affirment que cette table appartient à tout le monde. Pour preuve, des initiés qui n’habitent pas près de la place viennent souvent partager  un moment de convivialité. David Lebœuf :

 « C’est vrai que ce sont souvent les mêmes personnes qui se rassemblent autour de cette table mais elle n’est aucun cas réservée exclusivement pour eux. »

Qu’en pensent les jeunes du village ? Blaise Barbier a 23 ans :

« C’est surtout pendant les beaux jours que la place est animée. Mais ce n’est pas vraiment à cet endroit que les jeunes du village viennent se rencontrer. On préfère aller chez les uns et les autres. »

Même son de cloche chez les personnes âgées. Josette, 84 ans, habite à 2 pas de la table et n’a jamais pris part à un repas collectif :

« Je ne sais pas pourquoi d’ailleurs… Je ne participe qu’à une seule activité collective dans le village, le mercredi à la salle des fêtes pour jouer aux cartes avec celles et ceux de mon âge. »

Un gué sur la place du village

À l’origine, la place du village accueillait un gué où les vaches venaient se désaltérer.

Il était alimenté par une source située dans la ferme de Thérèse, 72 ans, sous un arbre couché par la grande tempête qui a balayé la France en 1999. Pascal André a effectué des recherches au cadastre sur ce gué :

« C’est à partir d’ici que l’eau était acheminée vers le gué grâce à des tuyaux en terre cuite de deux cent soixante mètres de long. »

Thérèse reste nostalgique de cette époque :

« Le village était très animée à l’époque de mon enfance, il y’avait 300 vaches et beaucoup de chevaux. »

Ce gué a été détruit quelque temps après l’installation de l’eau courante au village. Josette se rappelle :

 « C’était en 1953, je crois, ce fût un grand évènement qui a marqué  l’histoire du village. »

Le dernier commerce, un café, a fermé au début des années 70. Aujourd’hui, le centre de gravité du village ne se situe pas sur la place autour de la grande table en hêtre mais chez Bob dont la porte de la maison demeure toujours ouverte. C’est chez lui que nous avons installé notre salle de rédaction.

Assaleck AG TITA et Yahya Ali.

À lire sur ce blog : Claude Beaumont dit « Bob » : un Haut-marnais citoyen du monde

Blumerey en Haute-Marne, le village qui a dit non aux éoliennes

Octobre 2009, le village de Blumerey en Haute Marne rejetait le projet de parc éolien aux abords de la commune. À la suite de ce précédent, d’autres collectivités lui emboîtent le pas. Trois ans plus tard, les habitants en parlent encore.

68 votants contre 23 pour. C’est le résultat du référendum organisé par la mairie de Blumerey, le 25 octobre 2009. Une grande première en France. La perspective alléchante des indemnités n’aura pas convaincu.

Si des éoliennes ont été érigées dans certaines communes sans heurts, ailleurs, cette idée faisait débat. Blumerey reste l’une des rares communes à avoir organisé un référendum sur cette question.

Son exemple a été suivi ailleurs. C’est le cas de Saint-Maudez, en  Bretagne. Un référendum y était prévu pour départager les pros des anti-éoliens. Un autre cas singulier vient de se produire, cette fois dans la commune de Pleyber Christ encore en Bretagne. Les populations locales ont défendu en justice le démantèlement d’éoliennes déjà existantes dans leur commune. Le tribunal a tranché en leur faveur et cinq éoliennes viennent d’être démontées.

L’exemple de Blumerey encore dans les esprits

Pascal André est le président du collectif « Prendre les devants », qui a milité contre l’installation d’éoliennes à Blumerey. Il affirme être un écologiste pragmatique. Pourtant il s’est opposé au projet éolien dans sa commune :

« Les éoliennes sont inutiles et leur coût exorbitant. »

Il évoque ensuite les « nuisances auditives et visuelles» générées par les éoliennes ainsi que l’impact négatif qu’elles ont sur la santé physique et mentale des habitants. Didier, un autre opposant au projet :

« Ce n’est pas qu’on ne les veut pas chez nous mais on n’est pas d’accord avec les éoliennes parce que ça dégrade le paysage et ça crée des nuisances. Je pense que ceux qui sont pour le font juste  pour le profit. »

Parmi les partisans, des agriculteurs essentiellement

Du côté des partisans du parc éolien, des agriculteurs essentiellement. La possibilité de recevoir une indemnité y est pour quelque chose. Entre 3000 et 5000 euros par an pour chaque propriétaire terrien qui accepte d’accueillir une éolienne sur ses terres. Loin d’être insensible à l’argument financier, Béatrice Bailly estime en outre que l’éolienne est une source d’énergie renouvelable et non polluante.

En 2011, la France a produit 11 millions de mégawatts d’énergie éolienne. Ceci représente 2,5% de la consommation du pays. En 2020, cette production devrait passer à 55 millions de mégawatts, soit 10% de la consommation nationale. Pourtant, malgré ces perspectives intéressantes, un problème demeure. Les éoliennes ne produisent de l’électricité que 25% du temps environ. Ce temps d’arrêt ne correspond pas nécessairement aux heures de pointe de consommation, ce qui implique la nécessité de trouver des sources d’énergie de substitution.

Sarata DIABY et Poly MUZALIA.

Valentin, haut-marnais de 14 ans rêve de troquer son cartable contre un tracteur

Au contraire de la plupart des adolescents de son âge, Valentin ne veut pas quitter Blumerey, son village d’enfance. Il profite des vacances d’été pour assouvir sa passion pour l’agriculture.

Tout le monde à Blumerey l’appelle « le No ». Quand Valentin était enfant, il n’arrivait pas à prononcer correctement le nom de Béguinot, il ne parvenait qu’à dire la dernière syllabe du nom de cette famille de Blumerey. À part lui, personne, pas même Brigitte, sa mère ne se souvient de l’origine de ce surnom.

Brigitte m’accompagne vers la ferme où travaille son fils de 14 ans. Brigitte confie qu’il n’aime pas être assis devant son bureau pour préparer ses devoirs. Il n’a qu’une passion, l’agriculture. « Le Bas des Côtes » est une petite ferme familiale où on produit du lait, de la viande et des céréales.

Valentin porte une paire de jeans, un tee-shirt kaki et une casquette. Chaque matin, dès potron-minet, il parcourt à vélo les quelque 6 kilomètres qui le séparent de la ferme de son oncle Régis à qui il donne un coup de main pendant les vacances. Il revient tard le soir, souvent à la nuit tombée. En hiver aussi il y a du travail : on répare les machines, on soigne les bêtes. À Blumerey, il n’a pas beaucoup d’amis de son âge :

« Ils ne sont pas comme moi. Ils préfèrent regarder la télé. J’aime aussi la télé, mais pas toute la journée. Ça m’énerve. »

« Le No » connaît la ferme de son oncle de A à Z. Il a commencé à travailler ici dès l’âge de 4 ans, assis sur le tracteur à côté de son oncle ou à nourrir les bêtes. En ce moment, c’est la moisson, l’ensilage, la fenaison. Il conduit le tracteur lui-même et apprend la mécanique. C’est son oncle qui le guide.

Valentin me propose un petit tour en tracteur. Citadine moscovite, je ne suis jamais monté sur un tel engin. J’y consens néanmois armée de pied en cap d’un outillage numérique, je monte et m’assieds sur un petit siège à ses côtés. Il met le moteur en marche et s’inquiète :

« Tu n’as pas peur ? »

Il me rassure par son calme et ses gestes précis.

Nous n’avons pas fait cent mètres le long du champ qu’il me demande si en Russie les parcelles et les moissonneuses sont plus grosses qu’ici. Je ne sais que répondre. Puis il me montre des presseurs, un pulvérisateur, les logettes des vaches, un tank à lait qui fonctionne comme un frigo. Un peu marginal parmi les jeunes de son âge, la ferme apparaît comme un refuge, son monde.

Valentin m’invite ensuite à la traite automatique des vaches. Il applique les gobelets trayeurs sur les mamelles. Le cheptel produit environ 2000 litres de lait par jour. Le processus de la traite est compliqué pour moi qui ne l’ai jamais vu, un peu énigmatique même. Je ne tente pas d’entrer dans les détails, prends des photos, et comprends vite que je gêne pendant le travail de Valentin et de ses compères.

Valentin n’aime pas l’école et il n’est pas rare qu’il sèche les cours :

« Un jour, j’ai menti, j’ai dit à ma mère que j’allais à l’école, je me suis caché dans un endroit secret de Blumerey en attendant que passe le car et puis je suis allé à la ferme. »

Il ne rêve que de reprendre la ferme de son oncle.

« J’adore les tracteurs, j’aime bien les animaux. Je ne peux pas vivre dans une ville comme ma grand-mère à côté de Douai. Je n’aime pas être enfermé. J’aime la nature. J’aime bouger. »

Cela tient peut-être à l’environnement dans lequel il a grandi : son père, arrivé de Flines-lez-Râches à bicyclette pour vivre de sa passion pour les chèvres s’est arrêté à Doulevant à quelques kilomètres de Blumerey. Il ne parviendra pas à vivre de son élevage et retournera travailler à l’usine. Passionné par la ferme, Valentin n’en demeure pas moins lucide sur son travail :

« La ferme, c’est plus dur que drôle. »

Ksenia Gulia.

Pour aller plus loin : L’agriculture attire encore les jeunes générations, La Croix du 23 février 2012

Chronique d’une Chinoise en Haute-Marne

Parmi les 14 cyclo-reporters qui explorent la Haute-Marne à vélo, il y a une étudiante chinoise qui n’a jusqu’ici pas encore contribué à ce blog. Ce n’est pas parce qu’elle est paresseuse. C’est juste une Chinoise hors norme : elle est nulle en vélo. Elle a fait deux chutes consécutives le premier jour de son arrivée à en Haute-Marne. À la deuxième, on a dû l’hospitaliser pendant quatre jours. Alors que ses amis sont tous partis à bicyclette découvrir la Haute-Marne et faire des reportages, elle n’a pas eu d’autre choix que d’explorer un hôpital français et le village de Blumerey…

Après avoir justifié cette absence, je peux enfin vous avouer que c’est moi cette fameuse Chinoise. Je m’appelle Lu, j’ai 24 ans et c’est la première fois que je quitte mon pays. Puisque je ne me rappelle plus de l’accident, je vais commencer cette chronique par ce qui s’est passé après. Vous avez peut-être entendu parler de Bob, l’habitant de Blumerey qui nous accueille et qui porte toujours une très belle chemise fleurie quand on le prend en photo ? C’est lui, qui a eu la gentillesse de m’emmener à l’hôpital. Pour éviter que je ne tombe dans les pommes, Bob s’est emparé de mon rôle de journaliste et a fait une excellente interview tout en me conduisant vers Saint-Dizier. Pour le rassurer, je murmurais que je me sentais seulement un peu ivre. Il n’y avait sûrement plus de sang dans ma tête, sinon, je serais déjà morte. Ce qui est affreux pour mon petit cœur fragile, c’est que le médecin a dit qu’il y avait vraiment du sang dans mon crâne et qu’il me fallait une hospitalisation d’au moins deux jours. Équipée seulement d’un appareil photo, j’ai lâché  honnêtement :

« Je n’ai ni passeport, ni d’argent sur moi. Etes-vous sûr que je puisse être hospitalisée ? »

La réponse fut simple :

« Oui, bien sûr. »

Moi qui viens d’un pays communiste, j’étais très émue par la solidarité française. Dans les jours qui ont suivi, les médecins m’ont couverte de piqûres sans jamais penser à l’argent.

Quatre jours peuvent paraître très longs quand on est malheureux, mais ce n’était pas tout à fait mon cas. Je ne sais pas si c’est parce que je viens de la Chine, où les proches s’occupent des patients, mais j’avais l’impression d’être un peu trop chouchoutée. Sylvie, une infirmière très gentille à qui j’ai demandé une poire m’en a donné deux qu’elle avait acheté elle-même la veille. Quand je l’ai remerciée, elle a dit:

« Si un jour je suis hospitalisée à l’étranger, j’aimerais aussi qu’on fasse la même chose pour moi. »

À ce moment-là, les mots m’ont manqué. Ça m’a fait si chaud au cœur et j’ai décidé de retenir sa générosité pour qu’un jour, je puisse la redonner à quelqu’un d’autre.

De plus, les équipements ultra modernes que j’ai trouvé dans cet établissement m’ont beaucoup impressionnés. Outre les écrans et les tubes qui m’ont surveillée 24h sur 24, j’ai même pu écouter la radio. Le problème, c’est que l’animateur n’avait pas prévu qu’il avait pour auditrice une étrangère qui souffrait toute seule à l’hôpital. Donc, quand la radio diffusait en boucle  « Pourquoi je vis ? Pourquoi je meurs ? » dont le chanteur est mort il y a quelques années, ou «  Knock, knock on heaven’s door » j’avais vraiment envie de pleurer. Je regardais sans cesse mon téléphone. J’avais vraiment envie d’appeler mes parents, mais je ne voulais surtout pas qu’ils s’affolent. De l’autre, j’étais fâchée contre mes amis qui ont même refusé de faire semblant d’être inquiets de moi. Enfin, j’ai reçu un texto qui m’a indiqué des messages non lus. « Lu,  t’es où ? Dépêche-toi ! ». C’était Thameen, le Jordanien de notre groupe qui parlait au téléphone. J’étais tellement émue et je trouvais ça extrêmement original pour encourager une amie qui s’ennuyait à l’hôpital. J’ai réécouté ce message à plusieurs fois en me disant « Il faut me dépêcher à sortir. Il faut me dépêcher à sortir», avant de remarquer que c’était un message du 30 juillet, le jour où j’étais en retard pour aller à la mer alors que nous étions encore à Lille. Mais c’était trop tard, j’avais définitivement plus de crédits pour appeler la Chine.

Au bout de cinq jours, on m’a enfin laissé sortir. À ma grande surprise, quand je suis arrivée à Blumerey, beaucoup de gens ont su m’appeler par mon prénom :

« Tu es Lu,  la Chinoise qui a eu l’accident de vélo ? » m’a dit la première personne que j’ai rencontré.

Complètement gênée, j’ai demandé timidement si c’était déjà écrit dans le journal. Le fait est que je ne voulais pas écorner la réputation de la Chine, qui n’est peut-être pas forte en droits de l’homme, ni en la qualité de ses produits, mais c’est quand même un pays où la plupart de gens sont forts en vélo.

Lu et Pépito, le « grand beau chien ridicule »

La vie à Blumerey n’a pas commencé comme prévu, mais s’est déroulée comme un rêve. Privée de repartir en vélo avec les autres, j’ai ainsi plus de chance de rester au village : j’ai rencontré des gens extraordinaires qui ont un goût artistique pour la vie ; j’ai câliné de beaux grands chiens ridicules que je n’aurais jamais osé approcher auparavant ; j’ai vu une fillette d’un an et demi, qui a parodié  Nicolas Sarkozy et qui m’a beaucoup appris sur la démocratie.

Mais la vie n’est pas toute rose. Chaque soir, je calculais l’heure de manger en faisant la moue et pleine de nostalgie : en Chine, on mange beaucoup plus tôt.

« Et moi, j’ai besoin de manger pour vaincre la douleur à la tête », me justifiais-je toujours.

Le moment de bonheur commence par l’entrée, la gourmandise française mélangée avec le plaisir du bavardage me rend toujours ivre même sans le champagne. Je trouve enfin un endroit où je peux manger tranquillement sans que personne ne m’interdise de parler (car je suis bavarde, très bavarde).

Quatre jours avant de partir, Blumerey commençait déjà à me manquer. Ici, je ne réfléchissais pas beaucoup avant de parler, je veux dire, encore moins que d’habitude. Je pouvais appeler les gens plus âgés que moi par leurs prénoms. Le seul problème c’était de les retenir. Je peux rire comme une folle et laisser de côté mon éducation qui m’interdit d’exprimer mes sentiments. Même si parfois, je trouve ça pénible de discuter des sujets sensibles comme le Tibet ou la peine de mort, mais, franchement, je trouve ça moins pénible que de parler avec mon père qui ne supporte pas la moindre critique sur le gouvernement. Je me rends compte que mon séjour ici et à Lille me transformera. Je prendrai mon temps pour apprendre à vivre et à réfléchir tranquillement. Quand je retournerai en Chine, ce que je partagerai avec mes amis ne sera pas seulement « la France est un pays romantique » où le vin est bon, mais « c’est un pays où il y a des gens généreux qui mettent l’échelle à coté de leurs fruitiers pour que les autres puissent se servir, où les gens sont sensibles à la vie, que ce soit celle d’une étrangère tombée de vélo, ou celle d’un chaton SDF qui est écrasé par accident. » Je ne dirai pas que la vie est plus belle là-bas pour ne pas faire de jaloux, mais je dirai que j’étais plus belle là-bas, à force de joie.

Lu Liu.

Vallée de la Blaise en Haute-Marne : la route d’un savoir « fer »

Connue dans le monde entier pour ses entreprises métallurgiques, la Haute-Marne se bat pour préserver son statut de pionnier dans le domaine. L’histoire du fer dans la région ne se raconte pas sans mentionner certains lieux comme le « Paradis » de Sommevoire ou Metallurgic Park à Dommartin-le-Franc où Zoé Sinigre et Edmond d’Almeida se sont rendus à bicyclette, micro en main.

Le « Paradis » à Sommevoire

Sur la route de  Dommartin-le-Franc, une escale incontournable s’impose à nous. Comme pour saluer notre entrée au « Paradis », une grande pluie s’est abattue sur Sommevoire dès notre descente de vélo.  Sommevoire, petite commune de près de 700 habitants est située au Nord-Ouest de la Haute-Marne dans l’est de la France. Elle abrite une importante usine métallurgique qui est une étape incontournable pour le pèlerin de la route du fer. Le groupe GHM travaille la fonte, l’acier, l’aluminium et le bronze. L’usine produit des pièces mécaniques telles que des carters, des collecteurs mais aussi du mobilier urbain et du mobilier de jardin. La renommée de GHM est mondiale car elle équipe en mobilier urbain de nombreuses villes. Il n’est pas rare de lire sur un candélabre ou sur une fontaine publique le nom de l’usine. Une grande partie des mâts qui alimentent en électricité les tramways en circulation en France a été fabriquée à Sommevoire. Une anecdote dit que Sommevoire serait le nom de village le plus connu de France. GHM s’exporte jusque vers la Chine et le Moyen-Orient. L’usine, fondée en 1840 par Antoine Durenne, emploie près de 300 personnes sur le site de Sommevoire.

Le « Paradis »

Le « Paradis » est un lieu magique à visiter absolument. Lorsque, dans les années 80, la société GHM décide d’envoyer à la poubelle les moules des statues fabriquées à l’usine depuis sa fondation en 1840, un ouvrier de l’usine décide de les sauver. Paul Linard que nous avons rencontré à la maison de retraite de Sommevoire a eu l’idée de trouver un lieu où entreposer les modèles en plâtre.

« Je suis allé voir le directeur, Monsieur Lapie pour lui dire qu’on n’allait quand même pas laisser disparaître tout ce patrimoine. »

Paul Linard

Paul Linard était ciseleur à l’usine GHM et avait notamment travaillé sur la réplique de la statue de la liberté installée à Birmingham dans l’état de l’Alabama aux Etats-Unis. C’est lors d’une visite dans la région qu’Anne Pingeot, conservatrice du musée d’Orsay (ndlr : mère de Mazarine, fille cachée de François Mitterrand) que se produit le déclic. Avec le directeur de GHM de l’époque, Mr Lapie, ils lancent le projet du « Paradis ».

Depuis, une association, « les compagnons de Saint Pierre » gère ce lieu qui accueille chaque année des centaines de visiteurs. L’appellation « le Paradis » a été choisie parce que de nombreux modèles de vierges, d’anges et de saints y sont exposés. Au « Paradis », le visiteur plonge en plein 19ème siècle. Philippe Thil est un des bénévoles de l’association des compagnons de Saint-Pierre :

« On ne trouve nulle part ailleurs un lieu où on peut trouver encore un tel rassemblement de modèles qui sont un témoignage de l’âge d’or de la fonte d’art entre 1850 et 1900 »

À écouter : Philippe Thil, bénévole de l’association décrit le fonctionnement du « paradis »

Metallurgic park : redonner aux jeunes la passion du fer

Entrée de Metallurgic Park à Dommartin-le-FrancOuvert depuis le 3 juillet 2010 à Dommartin-le-Franc, ce musée a pour vocation première de réconcilier le territoire de la région avec son industrie ainsi que de redonner l’envie aux jeunes de travailler le fer. Moderne et interactif, il nous présente l’histoire de la métallurgie depuis ses origines jusqu’aux évolutions industrielles actuelles.

La terre est riche en minerais et la région possède de nombreux massifs forestiers qui servent à l’exploitation charbonnière. Le coordinateur du site, Franck Tourtebatte explique le fonctionnement du musée à travers les différents espaces d’expositions.

« Le parc à minerai permet de comprendre pourquoi la Haute-Marne est devenue pionnière dans la production. La halle de coulée fait revivre le haut-fourneau de Dommartin-le-Franc de 1848 avec un spectacle « sons et lumières » impressionnant qui met en scène une coulée de fonte. La halle à charbon est une ancienne réserve de charbon de bois qui aborde différentes thématiques : de la production du fer aux témoignages des ouvriers en vidéo jusqu’à l’exportation des objets de fonte d’art à l’international en passant par la fabrication des éclairages publics. »

« La région se dépeuple et les usines aussi »

Le chômage et le phénomène de la dépopulation touchent de plus en plus la région. Les jeunes ne sont plus intéressés par les travaux manuels et s’orientent vers des études universitaires dans les grandes villes des environs. Franck Tourtebatte, coordinateur du musée voudrait pouvoir remobiliser les jeunes :

« Les jeunes se désinteressent de plus en plus du travail dans l’industrie de fer. La génération de travailleurs actuels commence à vieillir et il faut redonner aux jeunes la passion du fer. »

En donnant une image moderne de la métallurgie, le musée a pour but de dépoussiérer le caractère moyenâgeux de ce type d’industrie par une interaction très forte avec le public et des spectacles sons et lumières qui dynamisent l’espace. Metallurgic park est également un vecteur touristique important. Un touriste hollandais tout emballé par l’élégance des lieux, livre ses impressions après une visite dont il ne pensait pas ressortir si marqué :

« Je suis vraiment heureux d’être ici. C’est vraiment magnifique de voir ce qu’on a pu fabriquer avec le fer avant l’arrivée de la modernité »

Même si aujourd’hui l’engouement pour le fer semble faiblir en Haute-Marne, l’histoire attire toujours. La route du fer constitue avec le sanctuaire gaulliste de Colombey-les-deux-Églises, la charpente touristique du département. D’autres sites situés hors de la vallée de la Blaise sont à visiter sur la route du fer, notamment l’usine d’Osne-le-Val qui est l’une des plus importantes de la région.

Edmond d’Almeida et Zoé Sinigre.

Cédric, jeune habitant de Wassy en Haute-Marne s’est converti à l’Islam

Habillé en djellaba, coiffé d’un chapeau blanc, Cédric Leseur quitte sa maison de Wassy pour assister aux prières du vendredi à la mosquée Al Fath de Saint Dizier en Haute-Marne. Il y a quatre ans, il a décidé de se convertir à l’Islam. 

« Issa », chez un ami à Wassy

Jusqu’à l’âge de 28 ans, Cédric assistait régulièrement aux messes de dimanche dans une église catholique de Wassy. Jusqu’au jour où il décide d’embrasser l’Islam où il dit avoir trouvé les réponses aux questions qu’il s’était toujours posé sur la chrétienté.

Après sa conversion, Cédric a pris pour prénom « Issa », le nom de Jésus Christ comme il est mentionné en arabe dans le Coran, le livre sacré des musulmans.

Il fait partie de ces jeunes français qui se sont convertis à l’Islam ces dernières années. Un ami marocain, Haitham, lui a offert un Coran. Un autre, Boumadyan, lui a expliqué les bases de l’Islam.

« Je croyais en Jésus, mais je ne croyais pas qu’il était le fils de Dieu. J’avais un problème avec les dogmes de l’Eglise catholique, et je pensais que des hommes et non Dieu les formulaient ».

Avant qu’il ne se convertisse, « Issa » avait beaucoup d’amis arabes qui, selon lui, « ne pratiquaient pas la religion comme il fallait ».

« Nous sortions ensemble. Nous buvions de l’alcool. Nous avions des relations hors-mariages avec des filles. Je me suis demandé si j’étais sur le bon chemin. Après ma conversion, ils ne m’ont pas quitté mais ils se sont éloignés de moi. »

Un choix difficile

Pas facile pour Cédric d’être musulman pratiquant en France. D’un coté, des français ne l’acceptent pas. De l’autre, certains musulmans se méfient de ses réelles motivations.

« Lorsque je m’habille en blanc et que je me purifie pour la prière du vendredi, les gens dans les voitures s’arrêtent pour me jeter des regards méprisants et des insultes. Depuis que je suis musulman, j’ai du mal à trouver un boulot. Quand ils découvrent ma religion. Ils me mettent dehors. Quelques musulmans arabes pensent que je me suis converti pour pouvoir me marier avec une Algérienne ou une Marocaine. »

Thameen Kheetan et Edmond d’Almeida.

À écouter, l’interview d’Issa :