Encore des années d’attente pour que le sud haut-marnais se dote d’un parc national

Il sera peut-être le onzième parc national français. 10 000 hectares de forêts. Des hêtres, des chênes et autres feuillus à perte de vue. De charmants villages aussi. L’idée de créer un parc national à cheval entre la Champagne et la Bourgogne fait son chemin depuis quelques années. Lancé en 2009 par François Fillon, alors Premier ministre, ce projet vise à préserver la biodiversité de cette partie de la Haute Marne, dans le nord-est de la France.  Chasseurs, populations, entrepreneurs, hommes politiques, chacun y trouve son compte. À ce jour, sa mise en place se poursuit encore. Etat des lieux.

Les premières impressions sont plutôt prometteuses. La règlementation sur la chasse et la coupe de bois –qui existait bien avant le projet de parc-  a permis de maintenir l’équilibre entre l’Homme et la Nature dans la région. Le plateau de Langres abrite en effet l’une des forêts les mieux préservées du pays. Alors que l’économie locale bat de l’aile, l’idée de passer au tourisme vert séduit. La Haute Marne perd de sa population faute de pouvoir lui fournir du travail. Instaurer un parc dans la région permettrait de renverser cette tendance et les habitants en sont conscients.

En 2010, un groupement d’intérêt public (GIP) est créé autour de la question du parc. Il rassemble deux cents personnes morales réparties en trois collèges : État et établissements publics, collectivités territoriales, société civile. Son périmètre d’intervention correspond à l’étendue potentielle du parc. Il concerne 113 communes dont 106 adhèrent déjà au GIP. C’est donc fort de l’adhésion des populations locales et des différents partenaires que le projet évolue. Pourtant le processus est encore long. Catherine Boussard, membre du GIP indique :

« Il faudra au moins dix ans avant de voir le projet aboutir compte tenu des contraintes administratives. Pour le moment, le projet de parc est vu comme une bonne chose. On fantasme un peu sur tous les avantages que ça pourra apporter. Il faudra l’établissement d’une charte pour que tout soit bien clair pour les gens. »

Le tracé du futur parc englobe des régions habitées. Dans ces forêts giboyeuses, depuis des siècles, la chasse occupe une place importante. Ces deux facteurs semblent d’emblée antinomiques avec la notion d’espace naturel protégé. En réalité, le projet vise à créer une symbiose entre l’homme et la nature. Trouver un équilibre entre la nécessité de sauvegarder l’écosystème tout en permettant aux populations riveraines d’exploiter rationnellement la forêt. Michel Petit, chasseur à Arc en Barrois, s’inscrit dans cette logique. Il est favorable au parc. Il explique :

« Nous les chasseurs ne sommes à priori pas hostiles au parc. Parce que la présence du Parc National impliquera des mesures sévères vis à vis du braconnage par exemple qui sévit actuellement. Et puis de toute façon, on fera toujours appel aux chasseurs pour réguler les populations d’animaux. »

Pour une activité économique et culturelle meilleure

Investir dans l’économie verte en Haute-Marne, c’est le pari qu’a tenté Jean-Claude Volot en venant s’installer à Auberive. Cet entrepreneur a racheté une ancienne abbaye qu’il a transformée en galerie d’art. Il a joué un rôle important dans le projet de parc. Son action a notamment permis d’inclure les forêts d’Auberive dans le tracé. Elles n’en faisaient pas partie à l’entame du projet. Jean-Claude Volot explique sa vision du projet ainsi que du tourisme vert dans la région :

« Je me suis étonné de la pauvreté des gens et du village. Donc, j’ai cherché avec les élus locaux à regarder des idées pour essayer de faire du développement. J’ai choisi deux choses naturelles ici. Premièrement, le développement de la filière bois et puis la filière touristique mais à caractère fortement écologique. Je m’étais rendu compte que le paysage était extraordinaire, la nature très préservée. »

Il ajoute :

« Et puis j’ai été élu président de la communauté de communes d’Auberive et je suis tombé sur un vieux dossier qui avait une quinzaine d’années ; un projet de parc entre Champagne et Bourgogne qui avait échoué. J’ai trouvé ça intéressant mais j’ai d’abord cherché les raisons pour lesquelles ça avait échoué. Je suis tombé sur des raisons bassement politiques et d’intérêts politiques. Je suis allé voir beaucoup de petits maires, 81 maires en tout. L’idée a été très très bien reçue. Donc on est parti sur ce projet pour faire un parc régional de Champagne et Bourgogne avec un soutien très rapide des présidents des deux régions (Champagne et Bourgogne). »

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Les dimensions écologique et économique sont liées.  La présence d’un parc national permettra d’attirer des touristes aussi bien dans les forêts alentours qu’à l’abbaye. Alexia Volot, fille et collaboratrice de l’entrepreneur se réjouit :

« C’est intéressant pour nous que le tourisme vert se développe. Ça va augmenter nos visiteurs potentiels. »

Comme eux, nombreux sont les riverains du parc qui attendent les retombées du tourisme. C’est le cas des hôteliers, des restaurateurs, etc. À terme, le tourisme pourrait relancer l’économie locale et créer des emplois.

Au delà de l’aspect économique, le projet renferme également une dimension culturelle. Dans la mesure où le parc englobe des zones habitées, des activités culturelles et artistiques pourraient se développer en marge du tourisme. Marie-Solange Dubès et son compagnon Pierre Bongiovanni dirigent un centre culturel à Aubepierre. La Maison Laurentine –c’est le nom du centre-  accueille des artistes de toutes origines et de disciplines différentes sur les thèmes des « Arts, de la nature, des forêts et des territoires ». Marie Solange confie ses attentes ’’culturelles’’ par rapport à ce projet :

« Comme dans le Nord de la Haute-Marne avec le festival international de la photo animalière de Montier-en-Der, l’idée serait de pouvoir proposer dans le sud haut-marnais un autre festival international sur l’art contemporain et l’art en général. »

À cheval sur deux départements mondialement réputés pour leur vin, le parc national peine à trouver son identité. Alors que le nom de « Parc national du Champagne et du Bourgogne » était proposé, l’argument d’appellation d’origine contrôlée a été soulevé pour faire la différence avec les labels protégés que sont le Champagne et le Bourgogne. Du coup, il a fallu trouver une solution intermédiaire : « Parc national entre Champagne et Bourgogne. »

Diénéba Deme et Poly Muzalia.

À Coiffy-le-Bas près de Langres, la communauté hollandaise vit en harmonie avec ses hôtes haut-marnais

Une importante communauté hollandaise s’est installée dans la région de Langres ces 20 dernières années. Attirés par le calme, la nature et des maisons ou des ruines à bas prix, ces citoyens bataves viennent y passer leurs vacances. D’autres encore rares prennent leur retraite dans le sud du département. À Coiffy-le-Bas, petit village situé à une vingtaine de kilomètres à l’est de Langres, près de 40% des habitants sont Hollandais et vivent en harmonie avec la population locale. Ksenia Gulia, citoyenne russe et Assaleck Ag Tita, touareg du Mali sont arrivés à Coiffy-le-bas à vélo et n’ont eu aucun mal trouver le gîte et le couvert chez un couple de… Hollandais. Récit.

Il est 18h lorsque nous arrivons à Coiffy-le-Bas. Nous avons près de 50 kilomètres dans les jambes et nous ne savons toujours pas où dormir. Heureusment, le temps est clément et Assaleck mon compagnon de route malien me rassure :

« T’en fais pas, on va vite trouver où dormir. »

Coiffy-le-Bas, son église, sa mairie et son monument aux morts ressemble à tous ces villages que nous traversons depuis 10 jours que nous sillonnons la Haute-Marne à vélo à la différence qu’il est idéalement situé dans un paysage de collines verdoyantes. Première rencontre au détour d’une rue : Monsieur Monfort nous conseille d’aller voir Jos et Michiel, un couple de Hollandais installé à Coiffy depuis 20 ans :

« Vous verrez, ils sont à la sortie du village. Ce sont des gens très gentils et ils ont une grande maison. »

Cinq minutes plus tard, nous frappons à la porte d’une bâtisse entretenue avec goût. Un homme à l’allure altière et aux cheveux blancs nous ouvre et nous salut avec un accent hollandais très prononcé. À la vue de nos bicyclettes chargées et de nos yeux fatigués, Michiel, retraité hollandais de 74 ans s’empresse de nous inviter à boire un verre. Nous passerons trois jours et trois nuits chez lui et son épouse Jos.

Sur la terrasse, la vue sur les collines est idyllique. Un troupeau de vaches paît paisiblement dans un pré. Des chevaux sauvages galopent et disparaissent à l’horizon. L’eau bleu foncée de la piscine rappelle un hôtel cinq étoiles. Jos et Michel s’assoient ici chaque soir à l’ombre d’un arbre un verre de vin blanc à la main. Ils ont acheté cette ferme il y a 20 ans. Elle était en ruine. L’actuelle salle de billard tenait lieu d’étable. Le maire de Coiffy-le-Bas s’est occupé de la réhabilitation totale de leur maison. Jos se souvient :

« Quand nous avons acheté la maison, la propriétaire nous a demandé : « Voulez-vous donner du boulot aux français ? » « Certainement », lui avons-nous répondu. Car si certains se plaignaient à l’époque de la venue des Hollandais, d’autres se réjouissaient de voir des gens rénover les maisons et de donner du travail aux artisans. »

Mais pourquoi avoir choisi la France ? Pourquoi la Haute-Marne ?

« J’ai toujours rêvé d’avoir une maison en France et j’ai toujours été amoureuse des maisons isolées. D’autre part, lorsque nous avons acheté la maison, mes parents étaient encore en vie et en cas de problème de santé, nous étions à une distance raisonnable de la Hollande. »

« Vivre comme Dieu en France »

Margriet Wiers vit à Laneuvelle à 1 km de Coiffy-le-Bas. Elle aussi est la première habitante hollandaise de cette commune. Elle y habite depuis plus de 20 ans. Margriet vient en Haute-Marne une semaine chaque mois, mais jamais en hiver :

« Chez nous il existe un proverbe « Vivre comme Dieu en France », – dit elle. – Ici tout est agreable, on mange bien, on est à l’aise. Ce n’est pas la même chose qu’en Hollande. La vie est plus réglée en Hollande. En plus les maisons coûtent moins cher. Il y a plus d’espace, la vue est spectaculaire, les nuits sont tranquilles. »

Margriet insiste sur les efforts fournis par la population du village pour faciliter l’intégration de la communauté hollandaise. Chaque 14 juillet la commune organise un repas pour tout le monde. Elle déplore que ses concitoyens ne fassent « aucun effort » pour apprendre le français.Hans Blumendal qui vit dans le centre du village de Coiffy-le-Bas depuis 2003 partage l’avis de Margriet :

« Pour le moment je n’ai pas d’amis français. Mais maintenant que la maison est presque réhabilitée, je vais pouvoir trouver le temps d’étudier la langue française pour mieux communiquer avec les gens qui m’entourent. »

Clichés

Comme ailleurs en Haute-Marne, les jeunes partent, la population vieillit et les maisons tombent en ruine. L’arrivée de la communauté hollandaise dans la région a contribué a redonné vie à ces villages. Un Français croisé dans Coiffy-le-Bas se réjouit de leur présence :

« L’arrivée des hollandais dans ces villages-dortoirs redonne fatalement de la vie à ces communes. Par contre leur impact économique sur la région est presque nulle. »

Monsieur Monfort rencontré le premier de notre arrivée abonde dans son sens :

« Ce sont des gens qui n’achètent rien au village, ils rapportent tout de Hollande. Ils sont très agréables, mais ils ne font pas marcher le commerce en France. »

Les clichés sur le Hollandais qui vient en France sans dépenser un sou ont la vie dure. Chaque matin Michel Visser, notre hôte hollandais, prend sa voiture et part à Varenne à 5 km de Coiffy pour acheter quelques baguettes de pain chaudes et croustillantes. Ses courses, il les fait au supermarché de Bourbonne. Quant au vin blanc qu’il sirote tous les soirs avec son épouse, ils l’achètent directement chez le producteur à proximité du village réputé pour son vignoble.

Si l’arrivée des Anglais dans le sud-ouest de la France a eu un impact sur la hausse des prix de l’immobilier, rien de tel en Haute-Marne. Selon le site www.meilleursagents.com spécialisé dans l’immobilier, le prix moyen au mètre carré à Coiffy-le-Bas pour les maisons est de 682€ et largement en dessous de la moyenne en Haute-Marne. Il n’empêche, beaucoup à Coiffy-le-Bas pensent le contraire. Si les maisons ne coutent rien, leur rénovation implique l’investissement de sommes importantes. Hans Blumendal a dépensé 100 000 euros pour retaper sa maison achetée 4000 euros en 2003 alors qu’elle n’était qu’une ruine.

Dans le processus d’installation des hollandais, la réffection des maisons a été l’étape la plus coûteuse. Hans Blumendal, par exemple, a achèté la « ruine » pour 4.000 euros et a payé 100.000 euros pour la restaurer.

Avant de rentrer à Blumerey, notre camp de bas , nos hôtes Jos et Michiel ont tenu à nous présenter un couple d’amis à eux. Caroline et Robert vivaient à Amsterdam où ils possèdent encore un petit appartement mais c’est en Haute-Marne qu’ils ont décidé de prendre un nouveau départ dans leur vie :

« Nous avons acheté une maison ici pour relever un défi. Nous souffrons l’un et l’autre d’une maladie grave. Pour guérir, nous avons pensé qu’il nous fallait recommencer une nouvelle vie. Avec cet environnement qui nous entoure loin du stress et de la pollution d’Amsterdam, nous nous sentons de mieux en mieux. »

Ksenia Gulia et Assaleck Ag Tita.

Rachida, 22 ans : « À Oran en Algérie, je me sens plus libre en tant que femme qu’au Vert-Bois à Saint-Dizier »

Près de la moitié des habitants de Saint-Dizier vivent au Vert-bois, une cité-dortoir située au Nord de la ville. Peuplé par une majorité de familles d’immigrés arrivés dans les années 50, le Vert-Bois souffre aujourd’hui d’une image négative largement relayée par les médias. Les « gars de quartier » comme certains les surnomment ici font souvent l’actualité. Qu’en est-il des femmes ? Moi, Meryem, 23 ans, casablancaise, fraîchement arrivée du Bled, j’ai décidé d’aller à la rencontre de ces femmes auxquelles on a oublie parfois de donner la parole

C’est le mois du ramadan. Les rues du vert-bois sont quasi-désertes. Quelques femmes, voilées pour la majorité, rasent les murs des bâtiments. Panier au bras, elles tirent un enfant et se dirigent vers l’unique centre commercial du quartier. Elles se font petites, discrètes. La pression masculine règne, je le sens. Le regard de l’autre pèse.

Celles qui ont quitté leurs villages pour rejoindre leurs maris, qui rêvaient d’une vie de princesse, loin de la misère du pays, ont vu leurs espoirs se diluer dans la réalité de la vie en France. Elles sont maintenant parquées avec leur famille dans des immeubles où la promiscuité a favorisé le communautarisme. Analphabètes pour la plupart, elles ont fait des enfants, à manger et surtout leur ont inculqué les valeurs musulmanes et conservatrices. Le plus important, c’est de ne pas oublier d’où l’on vient. Kheira, 45 ans, est arrivée au Vert-bois à l’âge de 4 ans :

« Ma mère ne sortait jamais, elle n’en avait pas le droit. Les femmes à l’époque ont gardé les mêmes habitudes qu’au pays.»

«Les mêmes habitudes». Des habitudes d’il y a 40 ans il me semble, lorsque la femme était soumise. Des habitudes qui dans mon pays au Maroc ont évolué, dans les villes pour le moins, mais pas ici dans ce quartier de France. Le poids des traditions est resté le même. De peur qu’on ne les oublie ? Et les jeunes filles en payent le prix aujourd’hui. Rachida, 22 ans, en témoigne.

« Saint Dizier est une petite ville. Tout le monde se connait. On ne peut même pas aller boire un coup en ville. Je suis originaire d’Oran en Algérie et lorsqu’on est là-bas on se permet de faire plus de choses qu’ici. »

La piscine, zone interdite aux femmes

Casablanca, la plus grande métropole du Maroc, dispose d’une piscine olympique mixte. Elle est fréquentée en égale proportion par les hommes et les femmes. La pratique de la natation se fait dans le respect des deux sexes.

À Saint-Dizier, les femmes d’origine maghrébine ne peuvent pas aller à la piscine. Pour les hommes, une femme qui se respecte ne doit pas mettre de maillot de bain. Plus étonnant encore, les jeunes filles pensent la même chose. Elles se privent d’une pratique sportive sous des prétextes religieux. Visiblement, ces préceptes ne sont appliqués qu’aux femmes. La religion devient une excuse au machisme. Kheira nous raconte :

«J’aimerais bien aller à la piscine pour des raisons de santé, mais je ne le peux pas. S’il y avait une piscine où personne ne me connaissait, j’irais sans hésiter.»

Dans le quartier du Vert-Bois, les filles sont vite cataloguées. Pour être une fille modèle, il suffit de mettre un voile et de rentrer avant 19h. Certaines le portent par conviction. D’autres par obligation. D’autres encore par provocation, pour affirmer leur appartenance religieuse dans un pays laïc. Communautarisme et Islam vont de pair. Les femmes du Vert-bois sont soumises à un code vestimentaire très strict. Les filles habillées légèrement sont exposées aux insultes et à la mauvaise réputation. Samira, 22 ans, partage ce point de vue :

« Les filles qui s’habillent d’une manière assez provocante cherchent à attirer l’attention mais pas forcément de la bonne manière. »

Au Maghreb, l’apparence, le non-dit et le hchouma sont à la base du jugement sur la personne. Et surtout des femmes.

L’emploi

Sur le marché du travail, les femmes issues de l’immigration ont moins de difficulté que les hommes à décrocher un emploi. Les patrons font plus confiance au « sexe faible ». Rachida poursuit sur ce thème :

« Il suffit que tu sois mignonne et c’est bon. Les entreprises ont moins peur des filles. »

En revanche, la connotation que peuvent avoir les noms d’origine arabe sont un frein à l’embauche. Rachida :

« Je suis responsable du recrutement dans une entreprise de vente par téléphone. Les gens affichent clairement leur réticence lorsque le télé-vendeur porte un prénom à connotation arabe. »

Rachida nous confie qu’il lui arrive de changer son prénom pour que les clients lui fassent confiance. En majorité, celles qui réussissent professionnellement quittent le quartier. C’est le cas de Sarah 33 ans :

« Quitter le quartier est un signe de réussite. On a tous envie d’avoir une maison avec un jardin et accomplir ce que nos parents n’ont pas réussi : acquérir une propriété. »

L’horloge s’est arrêtée dans les années soixante

Les histoires que m’ont raconté toutes les personnes que j’ai interrogées ont toutes révélé le même constat : les mentalités ont arrêté d’évoluer lorsque ces gens sont arrivés en France. Des habitants des mêmes villages se sont retrouvés dans les mêmes immeubles et ont continué à y vivre comme il y a 40 ans. Les femmes ont continué à servir les hommes, à s’effacer devant l’autorité du grand frère. La bledarde que je suis s’attendait à davantage d’ouverture. L’égalité, la liberté et la fraternité ne s’appliqueraient-elles pas aux Françaises originaires du Maghreb ?

Meryem Driouch.

Antoine Barbier, brocanteur à Saint-Dizier (52) amasse les souvenirs d’enfance et a du mal à s’en séparer

Avez-vous déjà rencontré un quinquagénaire entouré de jouets ? C’est le cas d’Anoine Barbier qui me loge dans sa maison de Blumerey. J’y ai découvert une véritable « caverne d’Ali Baba » pour enfants. Antoine regarde ses jouets comme il regarderait des trésors. Ce sont ses meilleurs souvenirs d’enfance.

Antoine a 57 ans, il est devenu chineur et brocanteur par hasard au milieu des années 80 alors qu’il vivait de petits boulots. Il collecte toutes sortes d’objets anciens qu’il entasse chez lui, dans sa grange ou alors dans son magasin de Saint-Dizier. Sa maison dans laquelle je vis depuis bientôt 15 jours est remplie de jouets, sa préférence. Il en vend certains :

« J’ai trouvé un modèle de Peugeot 402 de la marque Dinky Toys, qui est une fameuse marque américaine fabriquant des jouets de voiture dans un grenier à Saint-Dizier il y a un mois. Je l’ai vendu à environ 130 euros sur E.bay. »

D’autres, il ne les vendra jamais. Parmi eux, un modèle de camion fabriqué dans années 50 et dessiné par Philippe Chabonneaux, célèbre designer de voitures originaire de Saint-Dizier à qui l’on doit –entre autres- la Traction Avant du président René Coty ou encore la R16. L’objet chéri entre ses mains, il explique, un peu chauvin :

« Nous les Haut-marnais aimons tous la voiture. C’est pourquoi ce jouet est ma préférence. Ces petits objets font ressortir les souvenirs de l’enfance enfouis dans notre cœur. »

Pour Antoine, la valeur d’un objet n’a pas de prix. Tout est sentimental. C’est ce qui le démarque des autres brocanteurs. Malgré la crise économique, Antoine parvient toujours à vivre de son métier. L’arrivée d’internet lui a permis d’élargir sa clientèle. Il vend de plus en plus sur ebay.fr mais vous n’y trouverez aucun camion dessiné par Philippe Charbonneaux.

Meng Cheng

Deux Africains à vélo débarquent à Brachay en Haute-Marne, la commune de France où Marine Le Pen a réalisé son meilleur score

Avec 72% des suffrages, Brachay est la commune française où le Front National de Marine Le pen a enregistré son meilleur score au premier tour de la dernière élection présidentielle française. Avant de battre ce record, la commune a reçu la visite de la candidate du Front National et son maire, Gérard Marchand lui a accordé son parrainage. Depuis lors, Brachay n’a cessé d’être sous le feu des projecteurs. Récit de voyage sur les traces de Marine le Pen…

Les sacoches de nos vélos harnachées, les casques vissés sur la tête, nos amis de Blumerey nous adressent leurs derniers encouragements alors que nous nous apprêtons à prendre la route pour Brachay. L’un d’eux nous dit :

« J’ai le sentiment que vous ne reviendrez pas vivants de là-bas. »

Un autre en rajoute :

« Attendez-vous à dormir sous un arrêt de bus. »

Le ton est à la plaisanterie mais il ne contribue pas à nous rassurer. Assaleck, mon compagnon de route malien et moi citoyen camerounais avons forgé notre opinion sur le Front National à la lecture de nos médias nationaux mais aussi à l’écoute de Radio France Internationale (RFI). Et nous ne sommes pas loin de penser que la France qui nous accueille est un pays raciste pour avoir porté Jean-Marie le Pen au second tour de l’élection présidentielle en 2002 et accordé 17,9% des suffrages au premier tour en 2012 à Marine Le Pen. Un article de Rue89 consacré au village de Brachay et son voisin Flammerécourt que nous venons de lire n’améliore pas notre moral. Son titre : « Dans ces villages de Haute-Marne, on vote FN et on ne s’aime pas ». On ne s’aime donc pas là-bas nous interrogeons nous ? Pour ne rien arranger, nous avons devant nous 20 kilomètres d’une route pas toujours plate à parcourir à vélo.

La route descend enfin pour s’engouffrer dans la vallée du Blaiseron rebaptisée « vallée de la honte » par certains en Haute-Marne depuis l’élection présidentielle.  Il est 14h lorsque nous entrons dans Brachay. Nous essayons de prendre langue avec les quelques contacts que nous avons sur place. En vain. Nous décidons alors de faire un tour du village en guise de repérage. Les rues sont vides. La vie apparaît au détour du premier virage : trois personnes prennent le café sur une terrasse et nous décidons spontanément d’aller à leur rencontre. Georges est le voisin de Blandine venu l’aider à s’occuper de ses parents très âgés. Première surprise, nous constatons que les gens semblent s’aimer ici. Deuxième surprise, les « indigènes » nous invitent à leur table et nous interrogent d’emblée sur notre Afrique chérie. Nous reprenons confiance. Après plus d’une heure de discussions géopolitiques où chacun prend exemple sur son vécu, relate ses expériences, nous risquons une première question en rapport avec notre venue à Brachay : Le village s’est-il remis de la montée du Front National ? Georges répond le premier :

« Écoutez, moi je ne vote pas FN. »

Blandine :

« Moi non plus. »

Zut. Ou plutôt « ouf ». C’est selon qu’on se place dans la peau de l’Africain ou du journaliste. Impatients de rencontrer l’électorat local acquis au Front National, Assaleck sort son téléphone et s’apprête à relancer nos contacts sur place. Georges l’interrompt :

« Laisse tomber le téléphone, je vous emmène. »

Personne chez le maire qui doit être aux champs à cette heure là. La maison de l’instituteur non plus ne donne pas signe de vie. Georges nous invite finalement chez lui, sort trois verres et une bouteille nous dit qu’il est de gauche et explique pourquoi selon lui la majorité des habitants de Brachay ont voté pour le Front National :

« Les gens ont voté extrême droite surtout par manque d’informations. Ils ne s’informent pas assez. Leur vote serait tout à fait différent s’ils s’informaient davantage. »

Avant de nous conduire chez son voisin Claude dit « Le Raton », Georges nous offre le dernier numéro du Canard Enchaîné et à chacun un livre pour mieux connaître l’histoire de la France : Culture et vie intellectuelle dans l’occident médiéval pour Assaleck et La confession d’un enfant du siècle de Musset pour moi.

Claude, dit « Le Raton », agriculteur à la retraite de 63 ans dont nous avons vu la photo dans Rue89 nous accueille à bras ouverts. Il parle vite avec un accent haut-marnais très prononcé que nous peinons à comprendre :

« N’hésitez pas à m’interrompre si vous ne pigez pas ce que je vous dis. »

Agriculteur à la retraite, né à Brachay, il a passé toute sa vie ici, seul dans une grande maison, sans femme ni enfants. Il nous dit aimer avoir de la visite et accueillir les gens chez lui. Il nous confie avoir passé une enfance très difficile sans en livrer les détails. Depuis le décès de sa mère il y a quelques mois il est plongé dans une solitude presque totale. « Le Raton » ne souhaite pas nous dire à qui il a donné sa voix à la dernière élection présidentielle. Comment explique-t-il le succès de ce parti à Brachay ?

« Ici, la montée du FN est plutôt un vote contestataire. Les gens ne sont pas spécialement du Front National. Le vote n’est pas idéologique ici. La démocratie c’est le moins mauvais système mais ça donne raison à cinquante et un imbéciles sur 49 intelligents quand on vote. »

La visite de Marine Le Pen à Brachay ne l’a pas choqué pour autant :

« C’est la démocratie ! Et puis vous savez, c’est le désert ici, on est plutôt contents de recevoir de la visite. D’autant que les politiques ne viennent jamais nous voir. Nous avons par contre été surpris par la médiatisation démesurée de sa venue ici. Les journalistes venaient du monde entier, d’Allemagne, d’Angleterre, j’ai même vu un Brésilien. »

Alain Simon, ami du Raton, instituteur à la retraite qui vit à Brachay depuis 35 ans nous rejoint. Il a voté pour le Front de gauche explique pourquoi selon lui on vote FN ici :

« Les gens votent FN mais ne sont pas racistes. La preuve personne n’ose en parler à visage découvert. A part un seul que je peux qualifier de malade, aucun habitant de Brachay n’est raciste. »

Avec Assaleck, nous ne savons plus quoi penser : « À Brachay, « tout le monde est raciste » » titrait encore Rue89. Alain ajoute :

« La médiatisation excessive de la venue de Marine Le Pen n’a pas arrangé les choses. Les médias ont créé des tensions entre les populations. L’article de Rue89 a été particulièrement malsain. C’est vraiment un torchon qui me rappelle le film Délivrance de John Boorman. Je connais des électeurs du FN à qui je demande un service, qui savent bien que je vote pour la gauche, et qui me le rendent avec plaisir. Comme partout, les gens ont des opinions différentes mais nous essayons de les surmonter pour garder une certaine harmonie villageoise. »

Nous quittons nos amis pour poursuivre notre exploration de Brachay et croisons enfin un électeur du FN. Il accepte de témoigner mais sous couvert d’anonymat. Il a une retraite dérisoire. Il peste contre « les femmes d’immigrés qui font des enfants pour toucher les allocations familiales », leurs enfants « qui font du traffic de drogue » et se plaint des « radars automatiques qui lui « pompent son fric ». Il a été « très touché » par la visite de Marine Le Pen.

Assaleck parvient enfin à joindre le maire au téléphone. À cause de la moisson qui bat son plein, il ne pourra pas nous recevoir. Qu’importe ! Nos nouveaux amis « le Raton » et Alain l’instituteur nous attendent pour faire la fête. « Le Raton » est heureux et même philosophe :

« C’est quand même merveilleux ! Si Marine Le Pen n’était pas venue ici, on n’aurait jamais rencontré un Camerounais et un Malien à Brachay ! »

Emmanuel Ekouli et Assaleck AG TITA.

Laurent Cartier, agriculteur bio à Sommevoire : « je me réjouis de ne pas contribuer à cette pollution de l’environnement »

La Haute-Marne compte une soixantaine de fermes biologiques sur les 3000 exploitations agricoles installées dans le département. L’une d’elles se situe à Sommevoire près de notre camp de base de Blumerey. Laurent Cartier et ses deux associés possèdent 200 hectares de terres dont 140 sont labellisées bio.

Laurent Cartier, 58 ans, a donné un sens à son métier d’agriculteur qu’il résume en deux phrases :

« La première satisfaction que l’agriculture biologique me rapporte, c’est d’arriver à vivre de mes productions. Quand on analyse l’eau par exemple, il y a toutes sortes de produits chimiques, je me réjouis de ne pas contribuer à cette pollution de l’environnement. »

Le monde de l’agriculture biologique n’est pas sans difficultés. Laurent Cartier aime cet univers, il s’est habitué aux incertitudes qu’il comporte :

« Ce que je crains le plus avec nos cultures, c’est la non maîtrise du salissement des parcelles. Puisque notre principe premier est de ne pas utiliser de produits chimiques, nous avons d’autres méthodes pour lutter contre les mauvaises herbes. Souvent il y en a beaucoup et nous dépensons plus de temps et plus d’énergie que prévu. Si la machine ne peut pas tout enlever, nous utilisons nos mains. »

Laurent consacre une partie de ses cultures aux plantes légumineuses qui vont lui servir à nourrir ses 42 vaches qui qui produisent du lait certifié bio :

« Beaucoup des surfaces que nous cultivons servent à nourrir les bêtes qui produiront ensuite le lait bio (environ 120 à 125 ha). Le reste c’est du blé meunier qui sert à faire du pain bio ou du maïs. Pour éviter les maladies, nous alternons les cultures sur les mêmes endroits. »

Les débuts de l’agriculture biologique en France sont marqués par la création de l’association Française pour l’agriculture biologique (AFAB) en 1962. À Sommevoire, Laurent et ses associés font partie de plusieurs associations et regroupements de paysans. Dans le village, il existe la coopérative d’utilisation de matériels agricoles (Cuma). Dans ce contexte, il n’y a aucune distinction entre les méthodes de culture. Ils bénéficient d’une aide spécifique de l’État pour l’agriculture biologique. Elle s’élève à 20 000 euros pour les 200 hectares par an pendant 5 ans.

Jean-Georges Barbier, agriculteur conventionnel à Sommevoire s’intéresse aux méthodes biologiques pour remettre en état ses sols :

 « Je ne suis pas prêt à me convertir à l’agriculture biologique puisqu’il y a beaucoup plus de risques qu’en conventionnel. Je prends l’exemple des mauvaises herbes, il suffit que je mette un peu de désherbant chimique ou des insecticides pour tuer les insectes. Par contre j’adopte les méthodes biologiques de fertilisation des sols en plantant des légumineuses et j’essaie d’utiliser moins de produits chimiques ».

M. Barbier résume sa perception du bio en ces mots :

« Si tout le monde fait du bio, il y aura une famine en France. Il faut qu’il y ait une diversité et une garantie de production suffisante pour tous. C’est bien de faire du bio mais il ne faut pas rêver, cette pratique a aussi ses limites. »

Laurent Cartier défend la méthode biologique en ces termes :

« Les agriculteurs bio produisent moins qu’en méthode classique. Le prix de nos produits est multiplié par deux. »

Son associé Georges Sicret, un enseignant de collège reconverti dans l’agriculture, pense que cette cherté des produits biologiques est relative :

« Il y a tout un travail d’éducation à faire pour que les gens adoptent le bio dans leur consommation. Tout le monde se plaint de la cherté de ces produits. Moi je pense qu’on dépenserait moins si on achetait moins de viande. J’ai déjà fait l’expérience puisque je consomme bio le plus possible. »

Diénéba Dème.

À lire aussi sur ce blog : Le bon lait bio est arrivé à Sommevoire, Haute-Marne

Le “Paradis” de Sommevoire (52) : un droit d’asile pour l’art

Le « Paradis », c’est ainsi que les ouvriers de la fonderie GHM installée à Sommevoire avait baptisé le hangar où étaient entreposés les modèles de statues en plâtre – religieuses pour la plupart – hérités des productions Durenne qui datent du 19ème siècle. Dans les années 80, l’entreprise souhaite se séparer de ces plâtres. Un ouvrier de l’usine, M. Linard, se propose de les sauver et les entrepose dans une grange du village de Sommevoire toujours appelée le “Paradis”. Visite.

La lourde grille verte s’ouvre et l’on entre dans une cour médiévale. Deux grandes portes baillent en attendant le visiteur solitaire. “Le Paradis” de Sommevoire est un endroit mythique et paradoxal. Il héberge des statues en plâtre, de vrais chef-d’oeuvres mélangés à des copies naïves de style antique.

L’humidité et l’obscurité accentuent le mystère qui s’attache à ce lieu. Même l’origine du nom reste une énigme. Des statuts en plâtre, des embryons des chef-d’oeuvres représentent 1/10 de ce que l’usine GHM gardait auparavant. Bruno Driat, membre de l’Association des Compagnons de Saint-Pierre en charge du « Paradis », a son idée sur le sauvetage des plâtres de l’usine GHM par M. Linard :

“C’est une superstition. On ne veut pas casser les statues religieuses parce qu’elles sont sacrées. »

Les modèles du « Paradis » présentent non seulement un intérêt artistique mais racontent aussi l’évolution technique. Auparavant il fallait une semaine pour reproduire une sculpture en trois dimensions, les plus compliquées, parce que lorsqu’un élément se cassait on était obligé de tout recommencer. Maintenant, avec la technique du gaufrier ça prend une demi-journée. Bruno Driat explique :

“Les entrepreneurs, les industriels ont cherché améliorer la technique pour que les statues en fonte soient aussi belles que les statues en bronze. C’est moins cher. C’est la découverte de la société de consommation, du marché.”

La collection éclectique du “Paradis”, qui offre des statues académiques, des bustes modernes, des sculptures animalières, ainsi que des éléments de cheminées et autres luminaires, est un lieu de rencontre de l’art et de l’utile.

Fonte : le bronze du peuple

C’est avec l’arrivée de Durenne que l’usine se lance dans la fonderie d’art sans que la dimension industrielle ne disparaisse pour autant. Durenne travaille avec plusieurs artistes comme Albert Carrier-Belleuse, qui fût le maître d’Auguste Rodin et le directeur de la manufacture de Sèvres. XXXX Rodin reproche à Carrier-Belleuse de faire de “l’art pour plaire” et non pas de “l’art pour l’art”. Bruno Driat pour qui la sculpture est devenue une vraie passion il y a 35 ans explique :

“A partir des années 1860 on fabrique pour la consommation, pour un public large – c’est à dire qu’on commence à fabriquer des objets utiles. Pourquoi on appelle-t-on ça les beaux-arts appliquées à l’industrie ? Tout simplement, parce que l’art est séparé de l’industrie, et que les gens veulent en acheter. L’art s’est démocratisé.”

Comme l’explique Bruno Driat, les progrès réalisés dans la fonte ont permis de faciliter cette démocratisation :

“La bronze représentait le chic, la fonte était difficile à façonner. Pendant très longtemps on a dit aux industriels que les statues en fonte étaient moches. Par conséquent, les fondeurs ont tenté de prouver qu’ils pouvaient fabriquer des piéces en fonte équivalentes à celles en bronze.”

La fontaine d’Auguste Bartholdi à Washington est un exemple du décalage entre les exigeances du public et les espoirs d’un artiste. Bartholdi qui a aussi travaillé avec Durenne a fabriqué la grande fontaine pour l’Exposition Universelle de Philadelphie dediée au centenaire de l’indépendance des Etats-Unis. Lorraine Thil, une jeune habitante du village, toujours prête à accompagner des visiteurs au “Paradis” détaille l’épisode de la fontaine de Bartholdi :

“C’était aussi un grand chef-d’oeuvre parce que la fontaine marchait à l’électricité. On était fiers de cette fontaine à l’époque et on pensait qu’on allait en vendre beaucoup à Philadelphie d’autant qu’elle fonctionnait à l’électricité. Malheureusement, on n’en a vendu aucune à Philadelphie.”

Le sculpteur comptait vendre 50 à 60 de ces fontaines fabriquées à Sommevoire. Le désespoir de Barholdi qui n’a pas pu récupérer l’argent dépensé pour réaliser son projet a été compensé par ses fréres franc-maçons. Ils se sont rendus au Sénat américan pour convaincre l’architecte des batîments d’acheter au moins une fontaine. Le gouvernement américain a finalement acheté la fontaine qui se trouve au pied du Capitole, comme un bijou gigantesque et inutile.

Ekaterina Agafonova et Ksenia Gulia.

À vélo aux sources de la Blaise

Meryem, Marocaine de Casablanca, Zoé, Haut-Marnaise et Poly, Congolais, ont quitté Blumerey à vélo pour remonter le cours de la Blaise jusqu’à sa source. En route pour l’aventure !

Arrivés à Villers-aux-Chênes, nous dévions de la route départementale pour emprunter ce qui ressemble à un raccourci à travers les champs. Après le bitume, les hautes herbes. Ce chemin de terre et de pierre nous paraît infini, il disparait à l’horizon. Après plus d’un kilomètre, la piste s’arrête. Au milieu de nulle-part. Plutôt que de faire demi-tour, nous cherchons à nous frayer un chemin dans ce vaste champ qui nous sépare de Doulevant-le-Château. Après plusieurs tentatives et sous un soleil de plomb, nous arrivons enfin à trouver un passage. Au village, à la recherche de fraîcheur, nous rejoignons la Blaise et nous installons à l’ombre du toit d’un lavoir. Ce lieu fait rejaillir des souvenirs de son pays à Meryem:

« Les lavoirs sont très bas ici. Au Maroc, ils sont plus hauts pour que les femmes lavent le linge tout en restant debout, pas accroupies. »

Il est midi, nous nous installons sur les bords de la Blaise pour pique-niquer. L’endroit est calme. Seul le ruissellement de l’eau trouble le silence. Le fait de ne pas encore savoir où nous dormirons le soir nous rend fébriles, très sensibles à l’environnement qui nous entoure. Ce silence nous inquiète. Il est temps de se remettre en selle. Nous longeons enfin la Blaise sur la route qui mène à Cirey-sur-Blaise. La rivière coule vers la Marne, nous remontons son cours.

Rencontre avec le philisophe Henri-Pierre Jeudy

Nous arrivons à Cirey-sur-Blaise, connu pour son château où Voltaire a passé une partie de sa vie. Nous frappons à la porte de Henri-Pierre Jeudy. Sa résidence secondaire est située à la sortie du village. Henri-Pierre Jeudy est philosophe, sociologue, écrivain mais aussi adepte de la bicyclette. Pour lui le vélo est un moyen de retranscrire au mieux les paysages que l’on voit évoluer au fil du temps et des saisons. Rouler à bicyclette permet selon lui d’observer le paysage à un rythme plus lent :

« On a le temps d’observer tous les détails, les couleurs qu’on ne peut remarquer lorsqu’on roule en voiture. »

Puis, il nous parle de son nouveau livre sur la Haute-Marne et nous explique sa démarche avec une franchise déconcertante :

« Je ne suis ni un expert de la Haute-Marne ni un sociologue. Ce livre était une commande. Je l’ai écrit parce qu’il y avait une grosse somme d’argent derrière. »

Désillusionnés, nous reprenons la route.

Où dormir ?

Près de 12 km nous séparent de Lamothe-en-Blaisy. La Blaise que nous apercevons à peine, joue à cache cache. Le voyage nous rapproche. La route rectiligne est propice à la discussion. Une complicité s’installe entre nous.  Nous nous imaginons tels les trois Mousquetaires, sur les routes haut-marnaises. La Blanche, l’Arabe et le Noir, perdus au milieu des champs verdoyants, attaquent la côte de Curmont.

Il est environ 18 heures lorsque nous arrivons à Lamothe-en-Blaisy où nous espérons trouver un toit pour la nuit. Il pleut, le village est désert et nous nous sentons soudain très vulnérables. Nous trouvons refuge sous un arrêt de bus. Après de longues minutes, un homme traverse la rue, premier signe de vie depuis notre arrivée à Lamothe-en-Blaisy. Nous défions l’orage pour aller à sa rencontre. Christian Delacroix (c’est son nom) vient juste d’arriver chez lui sur son tracteur. Nous lui expliquons le but de notre voyage et après un moment d’hésitation, il accepte de nous accueillir sous son toit. Autour d’un jus de pomme fait maison, la confiance s’installe peu à peu. Notre hôte nous renseigne sur la source de la Blaise :

« La véritable source de la Blaise se situe dans le village de Blaise, ce qui justifie son nom. »

il ajoute :

 « La rivière qui passe ici est le Blaisy. Elle est souterraine et alimente la Blaise. »

Un peu plus tard arrive son épouse, Monique, avec les enfants et petits enfants venus passer les vacances en famille. Ils ne s’attendaient pas à trouver des étrangers chez eux.

Christian Delacroix et sa femme connaissent l’Afrique et le monde. Ils nous parlent avec aisance de nos pays et cultures respectifs. L’ambiance est conviviale, presque africaine. Soudain tout le monde se tait, les enfants aussi. C’est la finale du 100m des jeux olympiques. Gauthier, le petit-fils de 7 ans lance à l’assemblée :

« Oh, il y a cinq blancs qui courent aussi. C’est sûr qu’ils seront tous derniers ! »

Eclat de rire général.

Après la victoire d’Usain Bolt, les enfants partent se coucher. La discussion continue jusque tard.

Dernière étape : Gillancourt et la source de la Blaise

9 heures du matin. La sonnerie stridente du réveil nous tire d’un sommeil sans rêves. Il faut repartir. Ultime attention de Monique, la femme de Christian: elle nous convie au petit déjeuner. Un repas rapide rythmé par les babillages des enfants. Le maître des lieux nous raccompagne jusqu’au pas de la porte. L’aventure reprend.

Le ciel est gris, menaçant. Nous entamons aussitôt la descente vers Juzennecourt. Les vaches paissent paisiblement le long de cette route peu fréquentée. Ici, la Blaise n’a qu’une largeur de 1 ou 2 mètres. Des pâturages à flanc de collines se succèdent, séparés par des bois verdoyants. Plus loin, la rivière disparaît derrière les collines. Environ une heure plus tard, nous arrivons à Juzennecourt. Le village est traversé une route nationale et les voitures filent à vive allure. Nous sommes soulagés de quitter la route nationale en mettant le cap sur Gillancourt. Le soleil apparait enfin derrière les nuages gris.

Sur ce paysage plat, pas de trace de la Blaise. C’est à croire qu’elle a disparu. Le décor change aussi. D’un côté d’immenses espaces dorés : champs de blé et d’orge où les épis ondulent nonchalamment au gré des vents. Poly se rappelle la savane africaine. De l’autre côté, des bois touffus où se mêlent chênes et autres conifères. Le tout offre un contraste fascinant.

Nous croisons une route transversale. À notre droite, Colombey-les-Deux Eglises, le village où est enterré le Général De Gaulle. Nous prenons la direction inverse, toujours vers Gillancourt. De part et d’autre de cette petite route en pente douce, des champs de blé à perte de vue. Et toujours pas de trace de la Blaise. Après une trentaine de minutes de doux pédalage, nous atteignons enfin les premières maisons de Gillancourt. D’abord des habitations visiblement à l’abandon, à la lisière des champs de blé. Ensuite, de coquettes demeures  bien entretenues, souvent bordées de haies de fleurs. Vers le centre du village, nous atteignons un pont. En dessous, le niveau d’eau est au plus bas. On dirait qu’elle stagne. De hautes herbes vertes ont envahi le lit de la rivière. C’est la Blaise.

Nous croisons deux habitants du village à qui nous expliquons le but de notre visite. Tous nous intiment d’aller voir Monsieur Nolson.

Après quelques errements, nous rencontrons enfin notre interlocuteur. C’est un vieil homme sympathique qui nous accueille dans sa maison. Ce maçon retraité habite Gillancourt depuis 1959. Il nous renseigne sur la présence de l’eau dans son village :

« Ce village est bâti sur une nappe phréatique. En creusant, on peut trouver de l’eau à même pas 1m50. Certaines maisons sont même construites sur des sources. Du coup, certaines souffrent de problèmes d’humidité.»

Il nous indique enfin le chemin à suivre pour atteindre la source. Elle est située à peine à une centaine de mètres derrière sa maison. C’est donc plein d’entrain que nous pédalons les derniers mètres. Nous atteignons une sorte de clôture en grillage. Au centre se trouve une borne bleue. En dessous, c’est la source de la Blaise. Une déception pour nous. Nous imaginions l’eau qui jaillirait de la terre. Une eau pure où nous pourrions nous baigner et nous désaltérer. A la place, nous trouvons du béton, de l’acier et pas une trace d’eau.

Poly Muzalia, Zoé Sinigre, Meryem Driouch.

Soulaines-Dhuys (Aube) qui accueille un site de stockage de déchets radioactifs rêve d’être classé parmi les « plus beaux villages de France »

En 1992, Soulaines-Dhuys accueillait dans son sous-sol un centre de stockage de déchets radioactifs malgré un refus massif de sa population par voie référendaire. Vingt ans plus tard, la physionomie du village s’est transformée grâce à la manne financière versée par l’ANDRA (Agence Nationale pour la gestion des déchets radioactifs). Aujourd’hui, son maire rêve de faire classer Soulaines-Dhuys parmi les plus beaux villages de France.

Dix kilomètres que nous pédalons depuis Blumerey. Nous apercevons Soulaines, le but de notre voyage. Plus qu’une centaine de mètres et nous seront rendues. Ce village ne ressemble en rien à ceux que nous venons de traverser. Ici, tout est propre, tout est neuf. Le bitume, d’abord, sur lequel nos vélos semblent glisser tellement il est lisse. Les bacs à fleur sont partout. Les bâtiments publics et même le bar-tabac sont flambants-neufs. Les rues, elles, sont vides.

Tout ici est si propre et neuf que nous avons du mal à croire que la commune accueille un site de stockage de déchets radioactifs. C’est pourtant grâce à lui que le village a pris les airs d’un Disneyland à ciel ouvert : chaque jour, l’ANDRA ((Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) verse une taxe de 1500 euros à la commune. Notre premier interlocuteur, Philippe Dallemagne, maire du village, conseiller général et président du conseil général énumère les réalisations de sa commune :

« Le conseil municipal a décidé de faire des aménagements, on a supprimé la taxe d’habitation et celle sur le foncier non bâti. On essaye d’améliorer la qualité de vie,  on maintient assez bien nos écoles, on a ouvert une cantine pour l’école, une garderie. Une maison médicalisée s’est ouverte il y a un mois. Nous avons acheté 600 hectares de forêt et sommes propriétaires de 15 ou 16 maisons que l’on loue. »

Fier, il ajoute :

 « On va ouvrir une maison de retraite actuellement en construction qui va créer 40 emplois, mon but c’est de continuer à réfléchir et essayer d’implanter des petites industries qui créent 10, 15, 20 emplois. »

La commune qui a voté à 85% contre l’implantation du centre de stockage de déchets radioactifs semble s’être finalement résignée : elle a toujours réélu son maire. Jacqueline, 92 ans résume le sentiment général :

 « Les gens n’y pensent plus aux déchets nucléaires. Ça a apporté des facilités dans les ménages. On ne paye plus pour nos poubelles par exemple et on paye aussi beaucoup moins d’impôts locaux. »

Quelques irréductibles critiquent la gestion des fonds par la commune. Un homme qui souhaite garder l’anonymat parle de gaspillage :

 « Des lampadaires sont allumés dans des rues et des ruelles où aucune âme ne passe. Il y a trop de fleurs partout dans le village. L’excès nuit. Et ce qui me semble le plus malhonnête, ce sont ces élus qui ont construit leur ascenseur social autour du centre de déchets radioactifs. »

Michel Guéritte, opposant virulent à la présence de déchets radioactifs sur sa commune qui qualifie de «  prostitution » l’utilisation de l’argent de l’ANDRA rejette tout compromis avec les acteurs du nucléaire.  Son association « la qualité de vie » lutte contre la prolifération de ce qu’il appelle les « poubelles » implantées dans la région :

« Les gens me disent que j’exagère un peu quand je parle de prostitution. Mais imagine que je te dise que je trouve que ta géologie me plait (car on enfouie pas des déchets nucléaires n’importe où) et que je te mets 17 millions d’euros sur la table pour en profiter, tu acceptes ? Si tu refuses, ce n’est pas grave, j’irai ailleurs. »

Pourquoi la population continue-t-elle d’élire son maire ?

« Parce que la population a accepté l’argent. La population est dans le déni. Elle ne veut surtout pas connaître les risques pour sa santé. »

Philippe Dallemagne, le maire rejette ces critiques, il n’a qu’un rêve : faire accéder Soulaines-Dhuys au classement des plus beaux villages de France. Qu’il se rassure, la qualité de l’environnement ne fait pas partie des critères de sélection.

Sarata Diaby et Meng Cheng.

La fièvre de la truffe s’est emparée de Blumerey en Haute-Marne

Lorsqu’on parle de truffe, ce champignon rare et raffiné, on pense d’emblée au Périgord en oubliant parfois qu’on la trouve ailleurs sur le territoire français, en Haute-Marne notamment. Au début du 20ème siècle elle se classait dans le peloton de tête des départements producteurs avec 18 tonnes par an.  À Blumerey où on la récolte depuis des générations, une fièvre de la truffe s’est emparée de certains de ses habitants.

Le début de cette histoire a très probablement dû se passer chez Bob qui fait office de café depuis que le dernier de Blumerey a fermé au début des années 70. Son ami, le vibrionnant David, lui rend souvent visite et ils échangent en compagnie d’autres copains autour d’un verre sur les derniers ragots du village. Il y a un ou deux ans (l’information est invérifiable), David Péquenot est arrivé chez Bob porteur d’une nouvelle extraordinaire : il y a des truffes à Blumerey ! Il s’explique :

« Quand le receveur des postes de Doulevant-le-Château est parti en retraite, il a remercié 4 ou 5 personnes de Blumerey avec qui il avait organisé une filière de vente de truffes à des restaurants parisiens. »

Le secret était-il si bien gardé depuis des siècles pour que la « bande à Bob » l’ignore ? Peu importe. Bob, David et leur copain Gilles, ancien facteur et chasseur de champignons émérite ont alors commencé à échafauder des plans : achat d’un chien truffier, mise en place d’une filière de vente, organisation de repas gastronomiques, etc. En ces temps difficiles, tout est bon pour arrondir les fins de mois. En ce mois d’août 2012, la bande de copains n’a toujours rien récolté. Bob explique :

« Il nous faudrait d’abord un chien, l’idéal serait un Lagotto-Romagnollo, un chien originaire de Romagne en Italie. Le problème c’est qu’il coute très cher et on a toujours pas l’argent pour le payer. »

La truffe est un champignon très parfumé qui pousse dans les racines de certains arbres, souvent le chêne, le noisetier, certains tilleuls etc. David est intarissable sur la question de la truffe. Il se réfère à un document qu’il a lu sur la question :

« On ne trouve pas les truffes partout. Il faut des sols riches en calcaires à au moins 70 %. »

Deux principales variétés de truffes existent en France : la truffe de Bourgogne ou tuber uncinatum, celle qu’on trouve en Haute Marne et la truffe noire, tuber mélanosporum. Selon David, la truffe de Bourgogne se vend aux alentours de 300 euros le kilo contre 600 à 900 euros le kilo pour la truffe noire.

Un couple de trufficulteurs pas comme les autres

Je comprends vite qu’il ne faut pas compter sur Bob et David pour manger des truffes. J’apprends par une habitante du village que la maison d’hôtes de Nully, le village d’à côté sert des truffes à sa clientèle. Monsieur et madame Dauphin, les maîtres de maison anéantissent mes espoirs de goûter au « diamant gris » : ils ont épuisé leur stock et la saison des truffes ne commencera qu’en septembre et jusqu’à fin décembre. Les Dauphins me montrent les arbres qu’ils ont planté dans leur jardin sous lesquelles ils espérent y récolter de la truffe un jour :

« Nous les avons plantés en 2003. Il faut attendre en moyenne dix ans pour y trouver des truffes. Il commence à y avoir des brûlés sous les arbres en question, ce qui veut dire que l’an prochain nous en récolterons probablement. »

, La truffe est une passion pour Monsieur et Madame Dauphin :

« Nous avons dressé deux chiens truffiers. Le plus souvent, nous servons nos truffes pour les clients de notre maison d’hôtes. Notre priorité n’est pas de vendre ces champignons mais si nous en avons assez, ça arrive que nous vendions l’excédent. »

Et ajoute :

« Au printemps 2009, nous avons planté dans la forêt un hectare d’arbres traités en laboratoire. Nous espérons y trouver des truffes dans à peu près dix ans. »

La truffe aura sûrement encore de beaux jours devant elle en Haute-Marne. Bob, David et Gilles ne veulent pas échapper à cette contribution mais devraient peut-être cesser leurs palabres et partir dans les bois en quête du fameux « diamant gris ».

Diénéba Dème.